mercredi 29 juillet 2015

La basquisation des toponymes de Bayonne

L’IGN, depuis quelques années, s’est engagé à éditer ses cartes en indiquant les noms en langue régionale des divers lieux-dits au Pays Basque ou en Roussillon.
Cela entraîne souvent une grande perte d’information car les toponymes, tels qu’ils avaient été transmis, possédaient une histoire et les formes romanisées en Pays Basque, souvent par l’entremise du gascon, étaient primordiales pour l’étude des toponymes vascons. Tant pis ...
On peut comprendre le souci légitime de voir transcrits sur les cartes les toponymes basques selon l’orthographe normalisée du basque. Mais la basquisation des toponymes de Bayonne n’est pas tolérable.
Les lieux-dits Biscardy et Recart de Bayonne, rive droite de l’Adour (donc dans l’ancienne commune landaise de Saint-Esprit !) sont transcrits tels quels depuis les premières cartes à notre disposition, et probablement depuis plus longtemps dans les textes anciens.

Il est clair que Biscardy comme Recart sont d’origine basques : ce sont bel et bien les formes romanisées de *Bizkardi ("lieu où abondent les croupes") et d’*Errekarte ("entre les ruisseaux"). Ces toponymes s’inscrivent dans une liste de toponymes basques romanisés assez denses en Gosse et Seignanx (le plus connu est Berrouague, sur les rives de l’étang d’Yrieux). Cela étant, ils peuvent très bien être tirés de patronymes basques, une étude au cas par cas est nécessaire.
Dans tous les cas, la langue de Bayonne, a fortiori celle de sa rive droite (il ne conviendrait pas de distinguer mais soit ...), est le gascon depuis que cette langue existe. Il n’y a aucune raison de rebasquiser des toponymes gascons, issus du basque.
D’ailleurs, on remarque que nos apprentis sorciers ont loupé Lahubiague, qui est aussi un toponyme basque gasconnisé, au Sud de Lachepaillet. Ils sont aussi passés à côté de toponymes gascons de la rive droite assez ambigus, qui pourraient être basques : Sarronguitte, Arcoundaou, Laduche.
De même, les toponymes basques du Boucau ont échappé à cette hyper-correction : Picquesarry (qui est un patronyme) et Lissonde.
Bref, Bizkardi et Errekarte sur les cartes de l’IGN sont une aberration. On ne peut pas m’accuser d’anti-basquisme primaire. Juste que cela n’a aucun sens historique.

lundi 23 mars 2015

Analyse des résultats du 1er tour des élections départementales

Le scrutin anciennement cantonal n'est que partiellement intéressant : l'abstention trop importante et l'absence d'enjeux politiques véritables conduisent à des résultats distordus, notamment dans le cas des élections de ce dimanche, qui ont vu renouveler l'intégralité des cantons, préalablement charcutés et ne correspondant plus à aucun bassin de vie pour la plupart d'entre eux. Il faut ajouter également que s'agissant d'un scrutin majoritaire à deux tours, tous les partis n'ont pas fait le choix de partir seuls, contrairement à un scrutin proportionnel à un tour.

Dans tous les cas, le tropisme national était trop important et il est difficile de tirer des conclusions définitives en termes de sociologie politique, encore que des tendances se dessinent. Il faut noter que les personnes qui ont pris leur dimanche aux fins de voter pour des élus dont on ne connait pas encore les compétences ont eu bien du courage. De l'absurdité d'une réforme territoriale improvisée et brutale ...


I - Un statu-quo national 


Il ne s'est rien passé dimanche dernier quant aux grandes tendances nationales. Les médias peuvent crier au loup mais à la vérité, la montée du FN est constatée à toutes les élections depuis plus d'une dizaine d'années, les analyses sur ladite montée sont désormais classiques et intériorisées par les partis politiques, par le FN lui-même qui a largement compris les ressorts de son succès.

Pour résumer, le FN fait le grand écart entre un électorat ouvrier au Nord et à l'Est anciennement communiste ou socialiste, sensible aux thématiques de protection sociale et d'État fort, et un électorat au Sud-Est à l'inverse plutôt méfiant à l'endroit de l'État, quelque peu néo-poujadiste et reaganien (défense du commerce, des professions libérales, rejet du fonctionnariat). Le liant entre ces deux tendances est assuré par la dénonciation des dangers venus de l'étranger, plus ou moins réels (Bruxelles et ses lois, la tension migratoire, ...) et un discours fantasmant une République des origines (le gaullo-communisme de 1944 de Philippot, l'école des hussards noirs). C'est sur ce dernier point que le FN version Marine se distingue désormais nettement du FN para-vichyste du père : le chevènementisme des années 90 comme vague annonciatrice.

Les profondes contradictions de ces deux tendances justifient fortement que le FN, à mon sens, partout où le désir à son endroit est fort, ait à gérer les collectivités qu'il emporte, sans qu'il lui soit fait obstruction, afin que les incohérences sur lesquelles il repose trouvent à se résoudre, faute de quoi ce parti, contrairement aux autres partis, bénéficiera longtemps d'une virginité incongrue, qui légitime l'abstraction de discours maximalistes, là où il ne devrait y avoir place que pour les résultats.

On peut lire certains éditorialistes affirmant que la France n'a jamais été aussi à droite. Je suis honnêtement très circonspect sur le caractère de "droite" du FN, sur la notion même de "droite". Selon moi, la dichotomie politique, née avec le référendum de 2005 sur la Constitution européenne, est plus entre un camp républicain, jacobin et tribunicien (qui comporte aussi bien la Droite Forte, le FN, le Front de Gauche) et un camp libéral, européen et gestionnaire. C'est la tendance lourde à l'échelle européenne, et ce sont les seuls contextes nationaux qui expliquent qu'en Espagne, c'est Podemos qui en profite plutôt que le FN (cf II).

Il est probable que le FN emportera de nombreux cantons la semaine prochaine. Il est tout aussi probable que les nouveaux élus auront à découvrir la réalité de la gestion politique d'une collectivité, faite de compromis et de carcans légaux. Nous ne pouvons qu'être curieux de savoir ce qu'est une politique labellisée FN en matière de gestion des routes départementales et d'octroi du RSA. Je ne vois, à titre personnel, aucune marge de manoeuvre pour ces nouveaux élus, ce qui ne pourra qu'induire, ou de la frustration, ou de l'absentéisme, ou une passion subite pour la chose publique. Donc dans le dernier cas, fatalement, de la modération.



II - La France pauvre et péri-urbaine

Il convient d'insister tout de même sur l'un des points cruciaux de la montée du FN, outre la crise et la crispation identitaire républicaine, essentiellement induite par la spécificité française.

D'élections en élections, les mêmes constats : notre mode de développement géographique, hérité de la DATAR et de 2 siècles de centralisme, explique grandement la montée du FN. La France est un pays coupé en deux, non pas entre une France d'en bas et une France d'en haut, raffarinade datée des années 2000, mais entre une France des métropoles et une France péri-urbaine.

La gauche maintient ses positions dans les centre-villes, à l'étiage près induit par le contexte national : ce faisant, la thèse de Terranova se trouve confirmée, à savoir que le PS, à tout le moins, est le parti des populations "bobos" des villes (vote sociétal) et celui des banlieues quadrillées par le réseau associatif (quand lesdites banlieues votent néanmoins : c'est là que l'abstention est la plus importante).

Nouveauté cependant : tous les progrès réalisés depuis une vingtaine d'années dans l'Ouest s'effondrent. Il conviendra de voir dans les années qui viennent si ce n'est que conjoncturel mais il est possible de penser que le PS sociétal des premières années du mandat de François Hollande a braqué un électorat qui conservait un fort substrat catholique, et qui est, dès lors, revenu au bercail UMP-UDI.

Pour le reste, de toute évidence, la France qui vote FN est plus que jamais la conjonction de l'ancienne France de la Révolution industrielle qui s'est effondrée dans les années 80 et de la France en déshérence du réseau des villes moyennes, déconnectées de la culture mondialisée des métropoles. La réforme territoriale envisagée des grandes régions, qui poursuit sur le tout-métropole, ne fera qu'accentuer la situation en orientant encore démesurément les flux vers les métropoles, qui absorbent la jeunesse dynamique de zones déshéritées qui ne vivent alors plus que d'assistanat ou d'emplois aidés et/ou para-publics.

Dans cette optique, le département, après les communes, est une échelle de pouvoir intéressante pour le FN qui pourra jouer de son rôle de bouclier face aux régions, en tant qu'opposant aux intérêts des grandes villes, de l'élite. C'est un cadeau béni en quelque sorte qui est fait à ce parti, qui peut devenir le distributeur des aides sociales, le garant de la proximité jacobine départementale, là où notre pays aurait besoin, plutôt que d'accompagner la pauvreté, d'un renouveau local, d'initiatives, de responsabilisation, ce qui nécessite une refonte à peu près totale de notre organisation territoriale (et économique, et fiscale), mais vraisemblablement pas dans le sens arrêté par notre technostructure qui manque d'originalité, figée dans les années 70.



III - L'évolution dans le Sud-Ouest de la France

Le Sud-Ouest est souvent très intéressant d'un point de vue électoral, plus que le reste de la France, au paysage calqué sur le national. Dans le Sud-Ouest, d'anciennes tendances politiques très IVème République subsistent, il s'agit aussi bien du PRG que du Modem. Parallèlement, de nouveaux mouvements émergent. De manière générale, la gauche résiste mieux : la Révolution industrielle ne fut ici que marginale.


- Gironde :

Rien de bien nouveau en Gironde. La Gironde rurale, au Sud, reste fidèle au vote de gauche, notamment en Bazadais. L'adversaire du PS y est toujours la droite classique, le FN étant haut mais toujours en 3ème position, sauf dans les Graves désormais : c'est l'effet pavillonnaire induit par la métropole bordelaise.

Il en va très autrement dans deux zones bien précises. Dans la pointe du Médoc, le vote FN s'affirme. Une ville comme Lesparre est absolument sinistrée, c'est une zone pauvre qui vit pour une grande partie d'aides sociales, une zone largement acculturée également, dont le seul vecteur d'identification est la pratique de la chasse.

Des constatations similaires peuvent être faites pour l'autre foyer FN en Nord-Gironde, auquel il faut ajouter également le phénomène d'étalement urbain très conséquent qui accentue le phénomène.

A rebours de tout ceci, le vote bordelais laisse apparaître un duel classique entre le PS et l'UMP, plutôt à l'avantage de l'UMP pour des raisons conjoncturelles, tout autant que de juppéisme, à l'approche des présidentielles.

- Lot-et-Garonne :

Le FN poursuit son implantation autour de Villeneuve-sur-Lot ainsi qu'autour d'Agen : il est souvent en 1ère ou 2ème place. La rive gauche de la Garonne reste plus imperméable, mais le FN fait des scores hauts en 3ème position.

Le substrat de cette zone du SO est particulièrement favorable au développement du monde FN : paupérisation, absorption par les flux métropolitains concurrents bordelais et toulousain, agriculture chancelante, flux migratoires relativement importants depuis 30 ans, expérience post-industrielle (tabacs à Tonneins, métallurgie à Fumel, ...), étalement urbain et effet autoroute, ...

- Pyrénées-Orientales :

Dichotomie à peu près totale entre une côte FN, dans la continuité du vote du pourtour méditerranéen (vote pied-noir, vote héliotropique), et l'intérieur des terres avec des oppositions classiques UMP-PS, avec des scores non-négligeables de petits partis comme les Verts ou le PCF qui mettent en exergue la possibilité d'un discours alternatif, potentiellement par le mouvement catalan.

- Charentes et Poitou :

Les résultats des deux départements charentais, et plus au loin de Poitou-Charentes dans son ensemble, sont intéressants : très nettement, la culture politique de cette contrée est, et a toujours été, distincte du "vrai" Sud-Ouest autour du bassin de la Garonne anciennement radical-socialiste. C'est un pays de l'Ouest rural, plus conservateur.

Les deux départements charentais, notamment la Charente-Maritime, ainsi que la partie proprement saintongeaise de Charente (la Charente limousine étant plus à gauche), sont ancrés dans un vote conservateur classique, avec le FN qui est souvent 2ème des résultats.

Les Deux-Sèvres sont dans une opposition gauche-droite classique sans foyers FN : il est assez illustratif de ces départements où le FN est encore faible, car les causes socio-économiques mises en évidence ci-avant ne frappent pas encore. Il en va de même en Limousin de la Corrèze où le FN est très bas, sans doute à long terme. Idem en Aveyron.

Dans tous les cas, tout ceci est intéressant pour ce que sera la future grande région de Bordeaux (construction aberrante) : il n'est pas acquis qu'elle reste à gauche, surtout dans un contexte national défavorable pour le PS.

- Haute-Garonne et Ariège :


Le PS se maintient bien mais il faut constater l'émergence qui se confirme de foyers FN, autour de la vallée de l'Ariège, jusqu'à Saverdun, autrement dit dans une zone pavillonnaire où font souche des personnes qui quittent la métropole.

Il en va de même à Muret, la ville-symbole de l'étalement urbain en banlieue toulousaine. En banlieue pavillonnaire Nord, le FN est également haut, devant la droite de gouvernement.

- Pyrénées-Atlantiques :

Probablement le laboratoire le plus intéressant et le plus enthousiasmant depuis longtemps.

Malgré le découpage cantonal aberrant au Pays Basque (la palme revenant au canton dit "La Montagne Basque" qui va des Aldudes à la Soule), le nationalisme basque abertzale est à un haut niveau dans le Pays Basque intérieur, souvent à 20% des voix, parfois plus comme dans le canton Nive-Adour. Cela fait quelques élections qu'il est loisible de constater ces progrès du nationalisme basque, parce qu'ancré dans la réalité quotidienne, tout en articulant un discours identitaire porteur, notamment via la revendication d'une collectivité autonome. Il est l'antidote au vote FN.

Parallèlement, il faut constater que le FN peut être relativement haut comme toujours dans le canton de Nive-Adour où il se place en 2ème position, derrière le nationalisme basque abertzale. Sur la côte, à Saint-Jean-de-Luz, la gauche a disparu au seul bénéfice des nationalistes basques.

Quant au Béarn, le FN y est bas, le découpage des cantons, là encore bizarroïde, interdisant en l'état une analyse précise. Le Modem obtient de bons résultats, même quand il n'est pas pleinement allié au premier tour avec l'UMP comme dans le canton de Morlaàs.


Conclusion

Bien que limité, aussi bien dans ses modalités que ses aboutissements pratiques, un scrutin tel que les élections départementales permet l'émergence de nouveaux mouvements et la consolidation des tendances lourdes des dernières années, telle la montée du FN.

Endiguer le FN, à tout le moins le contrer, passera ainsi par une volonté ferme de réforme de notre organisation étatique, sur bien des points, car le FN n'est jamais que le républicanisme français exacerbé par les temps de crise : étatisme, abstraction, logorrhée.

Ainsi que le prouvent les nationalistes basques localement, un discours qui sait articuler une préoccupation d'ordre identitaire à des thématiques institutionnelles peut séduire. La nationalisation à l'extrême de tous les scrutins est l'un des vices de la société française, qui n'est plus capable de choisir ses représentants, et donc in fine la politique menée, à raison des compétences attribuées. Notre vie politique n'est rythmée que par le ramdam des présidentielles.

A cet égard, le flou quant aux compétences institutionnelles des départements de demain est une faute du Gouvernement, outre un découpage cantonal déjà bien piteux. Manifestement, ce n'est pas de cette génération politique qu'il faut attendre les changements, qui devront commencer au sein des partis eux-mêmes : la fin du cumul des mandats et une déconcentration interne aux partis pourraient permettre l'émergence de jeunes figures politiques locales, débarrassées des vieilles lunes de la IIIème République et du gaullo-communisme des Trente Glorieuses.

jeudi 8 janvier 2015

Charlie-Hebdo et moi

Toute la matinée d’hier, dès les premières dépêches annonçant une fusillade, j’ai jeté un œil inquiet sur le fil d’actu. Cela peut paraître foncièrement malvenu et hors de propos, mais la vérité était celle-ci me concernant : pourvu que Cabu n’en soit pas. Pas Cabu.

J’ai lu Charlie Hebdo. Un vrai lecteur assidu. A partir du lycée, peut-être un peu avant. Je suis en tout cas passé directement de Dorothée Magazine et Pif Gadget à Charlie Hebdo. Il était pour moi le complément trash du Canard Enchaîné, l’institution hebdomadaire que je lisais chez mon grand-père maternel, depuis au moins l’âge de 10 ans. Le fil rouge : Cabu.

C’est que j’ai grandi au milieu des BDs de mon père : les dessins de Charlie Hebdo étaient la continuation naturelle de mon environnement familial, la bande dessinée et la politique. Parce que fils d’un enfant des heureuses années 60, de Pilote. Et parce que fils d’un instit.

Exilé à Bordeaux à Sciences-Po, je conservais mes habitudes, je prenais chaque semaine au Leclerc de Pessac avec le Canard et Paris Match un exemplaire de Charlie Hebdo. Le plus doué, c’était Bernar. Je ne sais plus trop quand j’ai cessé cependant. 2007-2008 probablement, en tout cas, quand j’ai su définitivement où me situer. Non, je ne suis pas libertaire.

Je n’ai donc plus acheté que le Canard. Et Paris Match évidemment, il me faut m’informer sur les Grimaldi. Via le Canard, je bénéficiais néanmoins toujours du trait de Cabu. Quel génie. Moins pour son nouveau beauf d’ailleurs, parfois brouillon, que pour le croquis féroce de la vie politique. La précision géniale pour capter un visage, et notamment les femmes. Il était le meilleur.

Le Cabu du Canard, factuel et précis, m’épargnait ce pour quoi j’avais quitté Charlie : une mièvrerie désespérante. Car derrière la forme trash et la provocation, le sexe et le gore, je ne voyais plus dans l’hebdo de Val puis de Charb que les vieilles lunes des décennies passées, le combat adolescent d’une génération qui n’était pas la mienne, la recherche d’un esprit républicain fantasmé et pur.

Des soixante-huitards attardés pour faire court. Que l'on m'excuse la terminologie, mais l'auraient-ils eux-mêmes reniée ? Le Grand Duduche ! Oui, ils étaient des types brillants et attachants mais ils ne comprenaient pas que le monde changeait. Ils étaient des individualités fines et drôles mais dont les schèmes d’interprétation étaient restés figés dans les idéaux de jeunesse. Le keynésianisme providentiel de Bernard Maris, le jacobinisme évangélisateur de Philippe Val, la générosité anti-con de François Cavanna. Tout cela était beau mais ne me disait rien de mon siècle à moi.

L’égalité, valeur suprême, tous à la même enseigne, Pierre Bourdieu pour les nuls, le bien et le mal, les saints modernes contre les pourris, le fric qui corrompt. Grow up. C’est ce que je me disais en pensant à Charlie quand je lisais chaque semaine le Canard, sérieux et respectable.

L’égalité, c’est aussi en son nom que Charlie a commencé à la fin des années 2000 à brocarder – enfin – tout le spectre des extrémismes, jusque-là réduit assez injustement aux seuls cathos un peu latinisants de quelques paroisses. Mais là encore, moins la religion, seules ses manifestations marginales et violentes étaient brocardées. La pureté originelle des hommes de foi face à ceux qui la dévoient.

J’ai donc regardé pendant des années avec un relatif mépris les unes de Charlie dans les kiosques, à côté de mon Canard. Tiens, encore un dessin de Charb qui dit que Mahomet ne serait pas content de voir ce qu’on dit en son nom. Il n’a pas omis de mentionner que Benoît XVI est un connard. Soit, clap clap, c’est bien, tu auras une bonne note au bac en éducation civique.

Pour le reste, je n’en sais rien, je n’ouvre plus Charlie. A l’intérieur, je suppose que Bernard Maris doit toujours expliquer qu’il suffit de distribuer de l’argent aux consommateurs pour faire repartir la machine et Patrick Pelloux de décrire dans sa colonne qu’on manque de fric dans les services d’urgence. Où est la pétition que je la signe ? Je connais par cœur, j'ai lu tout ça pendant des années. Il n’y a plus Siné en revanche, ça je le sais.

Un relatif mépris de ma part donc, mais de la candeur aussi. Après tout, nous sommes tous marqués par les idéaux de notre jeunesse. Et ma génération en a manqué, quand elle n’a pas essayé de singer celle qui l’a précédée. Ils bouffent toujours du curé, de toute obédience, ils croient encore en la République virginale de Desmoulins. Si je leur donne tort, je les sais nécessaires. 

Ce sont donc bien des hommes candides qui ont été assassinés par d’autres qui ne l’étaient pas. Les années 2010, soucieuses, idéologisées, interconnectées ont enterré les années 60, insouciantes, idéalistes, déconnectées. La quête du Paradis contre les paradis artificiels. La kalach des résistants à l’oppression, celle des guerrilas dans la jungle d'Amérique du Sud, a changé de camp. Et Cabu, l’adolescent éternel, celui qui m’a fait découvrir Trenet et aimer Paris, est mort. Je ne suis pas Charlie mais je suis triste.

mercredi 10 décembre 2014

Aux jeunes avocats

Vous êtes partis à Paris manifester ou vous faites grève. Dans tous les cas, vous êtes inquiets. Il n’y a pas de sentiment plus légitime, et d’ailleurs, vos inquiétudes je les comprends. Car elles sont les miennes. Néanmoins, vous vous trompez de cible.


Que dit la loi Macron ?

Elle dit avant tout beaucoup sur un gouvernement aux abois. Nettement, il s’agit de sauver le quinquennat du président, sous la férule de Bercy, en faisant passer des lois qui auraient nécessité deux années de négociations. Mais il n’y a là rien de nouveau : en tout autre domaine, la même précipitation, la même majorité chancelante qui voit les échéances électorales de 2017 approcher.

Sur le fond, la loi Macron ne dit pas grand-chose. D’abord, il est difficile de savoir dans quelle mesure le Parlement la modifiera. Ensuite, il faut bien concéder que parmi les professions libérales, la profession d’avocat est celle qui subit le moins de retouches : si une révolution se prépare chez les huissiers ou les notaires (est-elle illégitime ?), les modifications apportées à la profession d’avocat sont minimes.

-  La suppression de la postulation territoriale est nécessaire. Elle ne correspond absolument plus à aucune pratique véritable de la profession, elle est au demeurant inexistante devant nombre de juridictions, elle est une dépense supplémentaire pour nos clients qui ne la comprennent pas, elle constitue une rente, hors tout prix de marché, pour quelques cabinets.

La suppression de la postulation est un premier pas, timide pour dire la vérité, vers une dématérialisation plus poussée des actes de procédure, au-delà du RPVA, système poussif et mal pensé. Il n’y a pas à craindre de déserts judiciaires, bien au contraire : la dématérialisation généralisée nous permettra de nous installer là où nous le souhaitons, à tout le moins en fonction de notre pratique (il va de soi qu’un pénaliste reste condamné à vivre au plus proche du Palais).

-  L’avocat d’entreprise pose des questions. Il n’est pas certain que les entreprises soient en demande d’un tel statut. Il n’est pas certain non plus que tous les gages de l’indépendance soient respectés. Mais à la vérité, là n’est pas la question.

Deux pistes d’action s’offraient au gouvernement : recentrer la profession d’avocat sur son cœur de métier, le contentieux, et donc revenir sur 3 décennies d’évolutions législatives. Ou bien aller vers une grande profession du droit. C’est clairement ce choix qui est fait, partant d’un constat que pour ma part je partage : il n’y a plus aucune spécificité à la profession d’avocat.


Que s’est-il passé ?

Une évolution inéluctable de la société : l’ancien monde bourgeois de la notabilité libérale sur lequel s’appuyaient les avocats est mort. La profession a du mal à l’acter et peut-être que le constat, assez terrible, qu’elle ne pèse plus, même au sein des parlementaires, l’aidera à le faire. La IIIème République est morte depuis des décennies.

La révolution des communications, la disponibilité instantanée de l’information, la judiciarisation des rapports humains, tout ceci a profondément bouleversé la profession d’avocat. Le temps où les clients avaient un avocat, tel un médecin de campagne, est largement révolu. L’avocat n’est pas l’artisan des pancartes naïves des jeunes confrères.

Les jeunes avocats dont nous sommes se doivent d’accepter les évolutions de la société que nos ainés appréhendent difficilement : nous devons nous débarrasser d’une déontologie qui nous empêche d’être ce que nous sommes foncièrement, des entrepreneurs, des commerçants.

Nous devons investir Internet que nous laissons à quelques geeks du droit qui nous prennent, en toute intelligence, des parts de marché. Nous devons nous aérer, loin des quelques rues autour du Palais, partir revitaliser des petites villes via des cabinets secondaires, la France rurbaine déphasée. Nous devons couper avec une ancienne pratique désuète, avec la discipline ordinale, avec l’opacité des honoraires, avec ce que nous croyons être une bienséance mais qui n’est perçue par le public que comme les oripeaux d’une profession arrogante.


Des responsables ?
  
Le gouvernement n’est responsable que de la façon dont il traite le dossier, dans la violence. Mais le vrai responsable, c’est la profession elle-même.

Depuis plus d’une décennie, la profession envoie sur le marché de l’emploi de jeunes avocats toujours plus nombreux, sans tenir compte de la réalité du tissu économique et de la capacité d’absorption de ces jeunes par les barreaux.

Depuis plus d’une décennie, la profession, loin d’être le chantre d’un vrai libéralisme, qui nécessite dès lors des règles, des contingents, des limites, a favorisé la sauvagerie économique la plus totale en se massifiant démesurément, avec cynisme, laissant aux jeunes le soin de se partager le gâteau d’une aide juridictionnelle décrépie.

Depuis plus d’une décennie, des cabinets d’avocats, bien installés, prospères, utilisent avec intelligence l’extraordinaire et exubérante flexibilité du contrat de collaboration pour se ménager une main-d’œuvre à vil coût qui accepte sa condition dans l’espoir un jour d’être de ceux qui exploitent.

Calcul fou et irrationnel : le monde que nos ainés nous lègueront n’est pas celui qui leur a permis une ascension fulgurante et une vie bien remplie, faite de succès. Le monde qu’ils nous lèguent est incertain, beaucoup d’entre nous resterons sur la touche et ne prendrons jamais leur envol.

Exigeons que la réalité de notre pratique quotidienne soit aussi notre réalité juridique. Avocats collaborateurs dans des gros cabinets, exigez le vrai libéralisme. A défaut, le salariat et ses avantages. On vous le refuse ? Les entreprises vous font du pied.

La profession d’avocat paye son hypocrisie : jeunes avocats, on vous fait manifester pour sauver les avantages d’une minorité qui ne sera pas là dans 20 ou 30 ans pour constater les dégâts. Ce n’est pas votre combat, notre combat.

Nous n’avons rien à craindre des mutations qui s’annoncent. On nous dit d’investir l’entreprise ? Allons-y ! On nous dit de voir au-delà de notre barreau ? Excellente idée. Soyons originaux, modernes, cherchons de nouvelles formes d’exercice, acceptons la variété de nos pratiques, cessons de vivre dans un roman du XIXème siècle.

Nous n’avons à craindre qu’une seule chose : le conservatisme.

mardi 11 novembre 2014

Le vote aranais lors de la consulta du 9N

Peu importe ce que l’on pense de la légitimité du mouvement indépendantiste catalan, nous pouvons analyser les résultats.

Cela dit, je ne fais pas mystère de mon opinion. Pour ma part, je n’ai aucune sympathie pour le mouvement catalan tel qu’il se présente aujourd’hui, comme de manière plus générale, je n’ai pas de sympathie pour les mouvements nationaux d’inspiration "renanienne", voire jacobine, qui entendent construire une société civile sur des frontières artificielles, héritées d’aléas historiques et de couchailleries entre dynasties. La France républicanissime comme modèle.

Le patriotisme néo-féodal ne m’intéresse pas. Le fait catalan, à mon sens, c’est autre chose que les velléités d’indépendance d’un ancien comté plus ou moins ressuscité sur les frontières d’une division administrative au XIXème siècle, le fait catalan, au sens ethno-culturel, c’est un tiers de la péninsule ibérique, c’est une grande langue de culture sur la Méditerranée et les Pyrénées, qui va de Salses à Elche, c’est un reflet parcellaire de l’ancien royaume d’Aragon.

Peu importe, je ne suis personne pour dire aux Catalans comment ils devraient voir leur histoire. Tout s’est joué avant que je ne naisse ! : )

Analysons-donc le résultat aranais (la seule vallée non-catalanophone de Catalogne, car gasconne).

Avec la Ribagorza, le Val d’Aran est la région où l’on a le moins voté de Catalogne, avec à peu près 20% d’un électorat que l’on reconstruit (en effet, les plus de 16 ans pouvaient voter ainsi que les immigrés).

Voici les résultats, bruts :



Source : El Punt Avui

Rapporté à l’électorat total (donc également à ceux qui n’ont pas voté), et avec toute l’imprécision que comporte cette statistique (elle ne prend pas en compte la dynamique propre à un vote, notamment concernant le choix des indécis), cela place l’indépendantisme catalan à son minimum en Catalogne, aux alentours de 13%.



Source : El País

Il est loisible de penser, sans aucune preuve, que les pro-indépendance en Aran sont des Catalans installés dans la vallée (un millier de personnes).

On pourrait élaborer diverses analyses : que la vallée n’a pas répondu à la question qui l’intéressait, celle de l’indépendance de l’Occitanie (théorie loufoque des occitanistes), que la vallée est fortement castillanisée (théorie moins loufoque des catalanistes), ...

Mais à la vérité, le résultat similaire de la Ribagorza voisine, pleinement catalane de langue, quand Aran est gasconne, montre plus simplement qu’il s’agit là d’un vote montagnard de comarques frontalières, dont l’histoire ne peut se résumer au fait national catalan en gestation depuis le XIXème siècle, des comarques qui possèdent des liens intenses avec l’Aragon voisin, et dont le mode de vie transcende largement la question de la constitution d’un état catalan.

On retrouve en France pareil vote montagnard, rétif à tout projet national grandiloquent, ne montrant aucun intérêt pour toute tambouille administrative démesurée, c’est un vote modéré en somme. C’est là une tendance lourde.

Pour l’analyse du vote dans le reste de la Catalogne, sans surprise, se dessine une opposition entre des régions rurales ou de villes moyennes (autour de Gérone notamment) et la région de Barcelone, qui n’a pas daigné se déplacer et où se situe le plus gros réservoir de voix.

Ces résultats me laissent penser qu’en conditions véritables de référendum, avec un exécutif à Madrid plus malin et plus fin dans sa défense de l’appartenance à l’état espagnol de la Catalogne, un exécutif qui proposerait des solutions sur la table (le fédéralisme par exemple), la victoire du OUI à l’indépendance est loin d’être acquise.

Un scénario à la québecoise est très possible, avec Montréal qui a fait basculer par deux fois le référendum dans le camp du NON. S’ensuit alors une terrible gueule de bois pour les mouvements nationaux régionaux, qui payent un certain maximalisme rhétorique et institutionnel. Le PQ aujourd’hui ne s’est toujours pas remis pleinement de ses échecs.

dimanche 9 novembre 2014

La vitalité du gascon d'après l'ALG (Partie II)


La localisation des points de l'ALG, tome I, donne une indication quant à la vitalité du gascon dans les années 50 dans de nombreuses zones, telle que la perçut l’enquêteur sur place, on peut d’ailleurs regretter qu'il n'en soit pas dit plus.

J’ai déjà balayé les points girondins, s’agissant nettement de la zone la plus soumise à la francisation et donc pour lesquelles les notes sur la vitalité dialectale étaient les plus abondantes. Il semble également que les informations sont de Jacques Allières, qui enquêta sur place, ce qui explique leur qualité.

Je poursuis avec le reste de l’immensité gasconne, dispersée au sein de départements qui n’ont que 200 ans (64-65-40-47-31-09-82). Tous les points de l’ALG ne disposent pas d’informations sociolinguistiques, et elles souvent de moindre qualité que pour la Gironde, parfois d’ailleurs il s’agit seulement d’observations phonétiques, que je ne reproduis pas, sauf quand j’estime qu’elles disent quelque chose de la vitalité du gascon sur place.

Armagnac (32) :

Dému :
« Vitalité du dialecte faible, la population autochtone se raréfie. »

Jégun :
« Vitalité du dialecte faible, immigration nombreuse. »

Nogaro :
« Le bourg (centre commercial d’eaux de vie) n’est plus gasconisant que pour un quart. »

Astarac (32) :

Saint-Martin :
« Francisation de la commune très avancée. »

Esclassan :
« Village qui se dépeuple : au moins 25 maisons abandonnées, terres en friche ; les gens ont conscience de mal parler. »

Albret (47) :

Houeillès :
« Le quart du bourg et tous les ruraux parlent gascon. »

Espiens :
« Actuellement, il n’y a plus que 2 ou 3 personnes nées à Espiens qui parlent le dialecte vraiment autochtone, qui se modifie sous l’influence des immigrants venus de partout. »

Marsan-Gabardan (40) :

Lubbon :
« Les quatre générations interrogées simultanément offrent des divergences dont le sujets se rendaient compte : chacun respectait les variantes des autres, mais sans les employer. Petit village perdu dans les bois, entièrement gasconisant. »

Luxey :
« Vitalité très grande : tous les ruraux, même les enfants, ne parlent entre eux que gascon, et certains vieillards du bourg ignorent le français, en 1953. »

Villeneuve :
« Centre de commerce important, pas d’industrie ; bilinguisme à majorité gasconne ; campagne totalement gasconne. »

Moustey :
« Au bourg, 200 personnes bilingues. »

Born-Marensin (40) :

Parentis-en-Born :
« Dans la campagne, l’usage du français est exceptionnel, mais la situation est renversée dans le bourg (1/4 gasconisant), où 200 à 300 étrangers, travaillant aux usines, imposent le français. »

Mézos :
« Francisation moins avancée que dans le Nord du département ; à la campagne tout le monde parle gascon sauf les jeunes parents s’adressant à leurs enfants d’âge scolaire ; dans le bourg, nombreuses familles gasconisantes (français réservé pour certains clients ou administrés).

Castets :
« Une grande partie du bourg est francisée ; dans la campagne, tous parlent gascon, mais les jeunes ménages parlent français aux enfants. »

Chalosse-Tursan (40) :

Saint-Sever :
« Le gascon est remarquablement vivant dans la ville encore en 1953. »

Aire-sur-l’Adour :
« Ville 50% gasconisante, campagne presque totalement. »

Hagetmau :
« Agglomération bilingue, campagne bien gasconisante. »

Bas-Adour (40) :

Saint-Martin-de-Hinx :
« Vitalité du dialecte très forte. Village éloigné des villes et du chemin de fer, pas d’industrie. »

Tarnos :
« Malgré le voisinage immédiat de Bayonne, la francisation est très faible : « 3 » dénonce les francisations commises par ses parents. Mais le centre industriel du Boucau est presque entièrement perdu pour le gascon. »

Biarritz :
« Enquête laborieuse : il ne reste plus guère d’indigènes, encore moins de gasconisants. Gallicismes nombreux, que les témoins tenaient déjà de leurs parents. A Anglet, le gascon est mieux conservé, ainsi qu’à Bayonne. »

Labastide-Clairence :
« Territoire gascon avançant en coin dans le domaine basque : village charnégou « bâtard », les ¾ environ parlent gascon, ¼ basque, et le basque ne cesse de gagner du terrain. »

A propos des bascophones : « Sujets trilingues, parlent aussi bien le basque que le gascon ou le français, mais les Gascons de Labastide ne savent pas le basque. »

Béarn (64) :

Artix :
« En 1953, la vitalité du dialecte reste très grande : même les petits enfants savent parler gascon. Gros bourg sur grande ligne de chemin de fer et route nationale de trafic intense. Culture modernisée. »

Sauveterre-de-Béarn :
« Les anciens continuent d’employer le prétérit, mais les jeunes le comprennent sans l’employer. »

Salies-de-Béarn :
« Importante ville d’eaux, qui abandonne de plus en plus le dialecte : une consigne avait même été donnée autrefois par la municipalité qui craignait que l’usage habituel du patois n’éloignât les baigneurs. Mais la campagne est encore très gasconisante. Les jeunes atténuent ou suppriment le nasillement orthézien, senti comme ridicule. »

Agnos :
« A Oloron même, la vitalité du gascon est relativement assez grande. »

Arette :
« Grande vitalité : la plupart des petits enfants parlent gascon en 1953. »

Bigorre (65) :

Rabastens-de-Bigorre :
« Gallicismes nombreux, même chez les plus vieilles personnes. Village aisé, bourgeois ; région de blé, vigne, maïs ; on y considère « la montagne » avec un certain mépris. »

Marseillan :
« En 1953, presque entièrement gasconisant ; certains petits enfants parlent gascon. »

Lannemezan :
« Une énorme usine ; gascon en forte régression dans le bourg, malgré une certaine vitalité maintenue par un grand marché hebdomadaire. »

Arrens :
« A Arrens, la vitalité et la pureté de la langue gasconne sont remarquables. »

Lourdes :
« Malgré le cosmopolitisme de cette célèbre ville de pèlerinage, le gascon y est relativement vivace. »

Gavarnie :
« Village tirant la plupart de ses ressources du tourisme ; le gascon y est très vivace et permet au personnel hôtelier, aux guides et loueurs d’âne de converser entre eux sans être compris de leurs clients. »

Comminges-Barousse-Aure (31-65-Espagne) :

Ourde :
« Dépopulation grave. Entièrement gasconisant. »

Tramezaygues :
« En 1953, un certain nombre d’enfants parlent gascon. »

Bagnères-de-Luchon :
« Grande ville d’eaux ; dans l’agglomération, le nombre de gasconisants ne cesse de diminuer. »

Melles :
« Forte vitalité du dialecte, dont la connaissance est indispensable pour communiquer avec les Aranais limitrophes qui parlent gascon. »

Casau :
« Le Val d’Aran, géographiquement et linguistiquement gascon, appartient de très longue date à l’Espagne. Les indigènes parlent gascon, et beaucoup savent également l’espagnol, le français et le catalan. Population castillane et catalane de plus en plus nombreuse. Enquête faite en espagnol et dans des conditions pénibles. »

Bourg-d’Oueil :
« Sauf les petits enfants, tout le monde parle gascon. Immigrés espagnols relativement nombreux. »

Saint-Gaudens :
« Enquête malaisée : le gascon n’est presque plus parlé dans la ville, et il a fallu aller d’un témoin à l’autre pour remplir le questionnaire. Un grand marché hebdomadaire maintient cependant la connaissance du dialecte. »

Boussan :
« Forte vitalité du dialecte. »

Couserans (09) :

La Bastide-de-Sérou :
« Le parler local n’est pas senti par les sujets comme faisant transition entre le gascon de Saint-Girons et le languedocien de Foix, mais comme un patois autonome. »

Bethmale :
« Particularisme puissant ; vitalité du dialecte = 100%. »

Le Port :
« Endémisme dialectal remarquable. »

Aulus :
« Ville d’eaux, mais le village est gasconisant 100% : en 1953 les petits enfants ne parlent pas français, le garde-champêtre fait les annonces officielles en gascon. »

Gascogne toulousaine (31) :

Bragayrac :
« Peu de familles fixes. »

Léguevin :
« Les jeunes ne parlent que français. »

Frouzins :
« Les jeunes au-dessous de 20 ans ne parlent que français. »

Seilh :
« Les derniers traits gascons du dialecte, encore sensibles il y a 20 ans, sont en train de céder devant le languedocien de Toulouse. »

Rieumes :
« Dans le bourg, la vitalité du gascon y est assez faible. »

Languedoc limitrophe (31-09) :

Toulouse :
« En ville, l’occitan n’est plus parlé que par des phrases ou mots isolés (sauf chez quelques sujets d’origine rurale). »

Sainte-Foy-d’Aigrefeuille :
« Vitalité du dialecte solide. »

Auzat :
« Vitalité bien maintenue. »


Conclusions :
Ce qu’apportent ces données, qui ne sont évidemment plus valides, 60 ans sont passés depuis lors, c’est la preuve que la dégasconnisation est relativement précoce en de nombreux endroits, et que la Gironde n’a été en rien exceptionnelle.

Il est confirmé que dans les années 50, une large zone de la Gascogne centrale, pourtant aujourd’hui assimilée au cœur de ce pays, a perdu l’usage normal de sa langue. Armagnac, Astarac, Albret sont en voie d’acculturation intense, par l’industrie, la dépopulation ou plus précisément, la substitution de population.

Les enquêteurs, très prosaïquement, parlent de populations mobiles, de terres en friche, de maisons abandonnées. C’est le portrait de l’exode rural poussé au paroxysme, qui possède une spécificité en Gascogne centrale, c’est que la ruralité malthusianiste gasconne ne s’est jamais remise de la perte d’une classe d‘âge masculine en 14-18.

La Gascogne toulousaine, au plus près de Toulouse, possède les mêmes caractéristiques,
sauf qu’elles doivent y être plus anciennes encore, et qu’elles se cumulent à l’assaut simultané du français et du languedocien de Toulouse (qui néanmoins vit alors ses derniers feux).

Il semble que dans les années 50, ce même constat peut être fait dans le Nord des Landes, à tout le moins sur une bande côtière, le long de la N10. Les enquêteurs de l’ALG, peu suspects de militantisme, décrivent la situation telle qu’elle est : la conjonction de l’installation d’étrangers au pays via des industries qui ne sont pas endogènes et l’arrêt de la transmission du gascon par les jeunes couples présagent de la situation catastrophique que nous vivons aujourd’hui.

Néanmoins, le département des Landes n’est pas un tout : en Bas-Adour, la vitalité du gascon dans les années 50 semble réelle ainsi qu’en Chalosse. Le maintien des anciennes structures agricoles explique sans souci cette meilleure vitalité, là où la lande géographique a connu une profonde mutation économique à compter du XIXème siècle.

Les enquêteurs notent que dans le village bilingue de La Bastide-Clairence, c’est le basque qui gagne du terrain sur le gascon pourtant parlé par ¾ de la population du village. Le gascon dans le BAB est parallèlement moribond il y a 60 ans. Il suffira d’une génération pour qu’il soit oublié et que ce soit l’identification au fait basque qui l’emporte.

Le Béarn dans les années 50 semble relativement encore vivace dans sa culture autochtone. C’est le Béarn de la plaine d’avant la découverte du bassin gazier de Lacq. Le Béarn ne se remettra pas de cette industrialisation à marche forcée, et va très vite converger vers la situation décrite ci-avant, alors même que tout le prédisposait à rester un havre relatif de forte gasconnité.

Il en va de même de la Bigorre de la plaine et des coteaux. Le portrait qui est fait d’une ville comme Rabastens est terriblement éloigné de celui que la ville en question donne à voir aujourd’hui. L’agriculture intensive est passée par là.

Reste la montagne : partout, la pratique du gascon y est décrite comme vivace, du Barétous au Couserans. Seul bémol : les villes, soit nettement de montagne comme Bagnères-de-Luchon, soit de piémont comme Lannemezan ou Saint-Gaudens, qui ont quasi perdu l’usage normal de la langue, à tout le moins dans l’espace public et hors ce qui semble encore un phénomène important, les marchés hebdomadaires.

Pas de nouveautés donc, mais le constat que la situation était déjà désespérée il y a 60 ans même en des contrées que l’on croit à tort préservées, comme la Gascogne centrale ou la forêt landaise. A peine perçoit-on un décalage entre l’acculturation au plus proche de Bordeaux ou de Toulouse, et dans tous les cas, nous savons en 2014 que celle-ci a été largement rattrapée, y-compris au plus profond des vallées pyrénéennes.

samedi 1 novembre 2014

Le "barrage" de Sivens : quelques questions

Pas d’accent. C’est le constat qui est le mien depuis que je suis, via les médias, la question du barrage de Sivens. Barrage, au demeurant, est un bien grand mot pour ce qui n’est en fait qu’une retenue d’eau d’un kilomètre et demi sur le Tescou mais j’y reviendrai. Sur cette seule phrase, on va me dire que je dévoile déjà mon opinion sur le sujet, dès l’introduction alors que je ne vais avoir de cesse de me vouloir prétendument neutre : non, même pas, lisez donc.



I – Un constat

Pas d’accent. Ce n’est pas un défaut rédhibitoire, il y a des gens estimables sans accent du Sud-Ouest, c’est même pour certaines de mes amies un atout charme supplémentaire. Mais s’agissant d’un projet d’envergure à peine locale, dont on attendrait qu’il oppose des gens du cru, l’on pouvait espérer que l’accent tarnais, qui n’a pas tout à fait disparu, parvienne pour une fois à passer le crible des médias.

Les CRS sont évidemment des fonctionnaires, mobiles, et en tout état de cause, ils sont muets. Leur expression est, disons, plutôt physique … Du côté de la militance écologique, le phrasé rhétorique comme le goût vestimentaire s’inscrivent nettement dans la lignée d’une internationale écologique, la même qui a investi l’Ariège dans les années 70 ou ultérieurement la vallée d’Aspe.

Je n’ai, à titre personnel, de sympathie immédiate, ni pour les uns, ni pour les autres. D’un côté, j’ai en horreur la violence policière, bien que je concède qu’il s’agisse là d’une des prérogatives de l’État dans le maintien de l’ordre. De l’autre côté, je suis incapable de la moindre empathie à l’endroit des « néos » à la sociologie politique adolescente, quand bien même je partagerais leur souci de protection de la Nature.

Bref, dans l’affaire de Sivens, je cherche les locaux, les premiers concernés, les aborigènes. J’ai donc scruté la moindre apparition de l’accent. Aucune chance qu’il ne débarque dans la bouche du conseiller général du Tarn chargé du dossier, qui parle un français politique policé, aussi bien pour justifier le projet que pour le suspendre, ce en quelques jours. Mais au détour d’un reportage radio, j’ai enfin entendu des gens du « Tar » : il s’agissait de l’un des agriculteurs qui localement aurait bénéficié du projet de retenue d’eau.

Ma lecture par l’accent est évidemment parcellaire et biaisée mais elle a au moins le mérite de replacer intuitivement la question dans un contexte. Du coup, pour me faire une opinion éclairée sur le sujet, qui passe outre les clichés dont je n’ai pas la prétention de croire que je n’y serais pas soumis, j’attends des réponses précises à des questions que je ne vois jamais posées.

II – Des questions

 Mes questions sont les suivantes :

- Quelle est la structuration économique des exploitations agricoles bénéficiaires d’une retenue d’eau sur le Tescou ?

Je n’ai pas de données sur ce point. Mon intuition est que, conformément à ce qui se pratique dans le SO, il ne doit pas s’agir de grandes propriétés comme dans le Nord de la France. J’ai la sensation que les médias ne fouillent pas cette question par ignorance de la diversité agricole de la France.

Non pas d’ailleurs que cela changerait grand-chose à la légitimité du projet, sur laquelle je n’ai pas d’opinion, mais à tout le moins, cela permettrait d’échapper à des schèmes français tout « beaucerons » qui ne conçoivent les agriculteurs que comme d’importants céréaliers.

Au demeurant, je ne conteste pas les dérives locales céréalières. Elles sont réelles. Pas plus que je ne doute des collusions avec le monde politique, toujours très servile quand il s’agit d’aider les coopératives au rayonnement régional.

Reste que faire le procès de l’agriculture intensive par le bout de la chaîne, la construction d’une retenue d’eau, ne me semble pas très rationnel. Pour peu d’ailleurs que ladite agriculture soit véritablement intensive. Au demeurant, le maïs peut-il échapper à une relative intensivité de sa culture ? J’en doute.

- Pour quelle raison un projet somme toute banal, d’ampleur même modeste en comparaison d’autres réalisations, en tout état de cause foncièrement local, est-il devenu le point de ralliement de la militance écologique nationale ?

Je n’ai aucune donnée sur ce point non plus. Je suppute un travail de fond sur des années. J’ai vu chez moi la création du lac du Gabas, sur 213 ha, contre les maigres 42 ha projetés dans le Tarn pour le barrage de Sivens. Pourquoi le méga projet béarno-bigourdan est-il passé sans trop d’opposition quand le projet tarnais bloque ?

Il est probable qu’aux fins de mobiliser, la zone humide du Tescou ait eu plus d’importance que la vallée du Gabas qui serpentait dans un paysage de landes à touyas. Mais il est tout aussi probable que nous avons là l’action du hasard dans la cristallisation d’un conflit après Notre-Dame-des-Landes (qui n'a pas grand chose à voir).

En tout état de cause, on ne m’explique pas les raisons qui font que « Sivens » est devenu un emblème dans la mouvance écologiste.

-  C’est quoi une zone humide ?

On m’en parle depuis une semaine maintenant, mais c’est quoi ? C’est pas humide une retenue d’eau ?

Je dis ça en plaisantant, mais à moitié seulement. Car en fait, la nature est plus forte que nous, elle sait réutiliser nos créations. Une retenue d’eau, c’est par exemple une invitation pour les oiseaux à venir y nidifier.

Les documents techniques préexistant à la déclaration d’utilité publique traitent fatalement de cette question, sous la forme d’un bilan coût-avantage. Telle espèce va pâtir que l’on noie une partie de la vallée, telle autre au contraire va se réinstaller. La législation est aujourd'hui suffisamment contraignante.

-  Le tribunal administratif, anyone ?

Les recours ne sont certes pas suspensifs mais une collectivité ne s’engage pas à débuter les travaux si c’est attaqué en justice, du fait du risque de devoir tout remettre en état. Beaucoup d’actes peuvent s’attaquer devant le TA compétent, notamment la DUP. On en est où ? Ils ont attaqué ?

III – Mon avis
 
Bref, une fois de plus, je suis mal informé sur des points pourtant cruciaux du débat. Je ne parviens donc pas à me forger une opinion définitive même si sur certains points, j’ai des idées assez nettes :

-  Contrairement à ce que l’on entend, il n’y a pas eu faillite de la démocratie, puisque le projet a fait l’objet d’un débat politique au sein de la seule institution légitime pour voter le projet en question, le conseil général.

La démocratie locale est une réalité, et ce n’est pas parce que ce qui est voté déplait qu’il faut s’asseoir dessus, quand bien même ainsi qu’exposé précédemment, l’on peut dénoncer certaines collusions.

Il y a dans la mouvance écologiste un substrat internationaliste, jamais loin du jacobinisme français. Je crois en sus que ladite mouvance communique très mal en singeant ce qui s’est fait dans les décennies précédentes, jusque dans les oripeaux les plus ridicules (un nouveau Larzac …).

Je pense que sont beaucoup plus efficaces des mouvements qui naissent de la base, au sein même des agriculteurs, comme on le constate au Pays Basque français où l’opposition à la Chambre d’Agriculture de Pau attise les passions et renforce le mouvement abertzale. Cela exige un travail sur plusieurs décennies, avec des précurseurs notamment, qu’il convient d’identifier pour les soutenir.

On dira : oui, certes, mais l’agriculteur tarnais est aliéné, il ne sait plus où sont ses intérêts. Soit, mais ce n’est certainement pas en le frustrant dans ce qui est un projet dont la finalité est avant tout sa subsistance qu’il pourra le comprendre. Et si cela provenait de gens du cru, ayant dépassé la supposée aliénation qu’on leur diagnostique, le discours passerait éminemment mieux. Car la forme importe largement sur la bonne tenue du débat.

Au fond, on en revient à l’accent, qui est loin d’être anodin : la militance écologique a pris en otage un projet dans un esprit somme toute colonial, avec l’idée d’un ordre public écologique qui passerait outre la volonté locale, cette dernière étant illégitime à leurs yeux. Elle l’est d’ailleurs probablement, au regard de leurs critères, et ceci je le comprends tout à fait.

Reste qu’on ne fait de la politique par des coups d’éclat permanents, qu’elle est aussi affaire de débats d’idées, de tendances lourdes et qu’il est probablement contre-productif de s’aliéner les derniers agriculteurs alors même que par leurs difficultés quotidiennes, ils sont susceptibles sur le moyen terme, à cette génération ou la prochaine, de s’ouvrir à d’autres conceptions, ce qu’ils font déjà d’ailleurs.

-  Au-delà de tout ceci, je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé. C’est peut-être là le seul point sur lequel j’ai fermement une opinion : comment est-il possible que la mise en eau d’une petite partie de vallée non habitée dans le Tarn suscite à ce point l’indignation ?

Tous les ans, en France, des millions de m² sont bouffés par l’étalement urbain, l’extension infinie des zones commerciales, phénomène quasi unique en Europe à ce stade. C’est là un phénomène de bitumisation autrement plus grave que la création d’une retenue d’eau dans le Tarn pour irriguer le maïs, qu’il sera toujours possible de rendre à la nature dans 40 ou 50 ans.

Je ne vois pas de militants écologistes faire le siège des zones commerciales qui sortent de terre, des lotissements de maisons jaunes à désormais parfois plus de 50km du centre-ville d’une grande ville. Pire, je constate que certaines personnalités politiques pourtant étiquetées « Verts » inaugurent sans problème des zones commerciales inutiles en proche banlieue bordelaise. Taxe professionnelle …

Le mouvement écologiste, à tout le moins une partie de celui-ci, préfère des mouvements d’éclat au fait de préparer les esprits pour l’avenir. Il est toujours plus facile d’exploiter l’exaltation des jeunes de 20 ans …