mercredi 25 novembre 2009

Tout était là au XVIème siècle

"Noz deux langages principaux sont le françois Celtique et le Gascon ... Mais le Celtique ne nous entend poinct, s'il n'est appris, ny nous luy.

De là nous sçaurons la cause pourquoy nous, et ceux qui sont outre Garonne ayans auecq nous affinité de langue, estans hors de nos pais somes apelés d'vn nom comun Gascons et quand ilz s'en retournent en leurs maisons, ilz disent qu'ilz s'en retournent en Gascogne. La raison de la Géographie ne nous peult de rien servir en cecy : Seroit ce donq pour nostre excellence qu'ilz ayment d'estre nommés comme nous ? Ie n'entre poinct en cette constatation, e sçay que par tout il y a des hommes preus et vallans, de gentil esprit, et de bon entendement. Mais pour ce que nous auons conformité de langage, nos nations sont apelées d'vn mesme nom, pris du langage le plus excellent. Car en cecy il failt qu'on nous donne les mains, et confesse que le langage spécialement apelé Gascon, naturel à nous de Béarn, de Comenge, d'Armagnac et autres, qui somes enclos entre les mons Pyrenees et la Garone, est beau pardessus les autres ses affins, et comme l'Attique entre les Grecz. A cause dequoy entre nos voisins, par les maisons de noblesse, nostre langage est vsité, et telement en pris, que celuy qui le parle bien conte cela our vn titre d'honneur."


Pey de Garros


Que retenir ?

- Pey de Garros parle du français comme d'une langue celtique. Très intéressant et cela rejoint par ailleurs ce qu'il écrit dans d'autres extraits de ce texte, non reproduits, sur une langue gasconne qui existerait de toute antiquité, même face au latin, ce que certains commentateurs ont interprété comme une intuition de l'existence de la langue aquitaine.

- Pey de Garros propose une explication pour la généralisation du terme de gascon à tous les habitants du Sud à partir du XVIème siècle : il admet une "conformité de langage" avec les voisins guyennais (du moins avec l'Agenais et le Quercy que l'enfant de Lectoure doit cotoyer) et met en avant cependant que c'est hors de leurs pays qu'on les nomme Gascons.

- Ce point rejoint le précédent : si les Agenais et les Quercynois ne sont pas Gascons, c'est qu'il existe de vrais Gascons (notez cependant que l'Agenais au sens médiéval du terme est en partie proprement gascon : Marmandais, Tonneinquais, ce qui peut expliquer les hésitations de Garros. Même le parler de la ville d'Agen est dit mi-gascon par Luchaire et l'on sait la tradition de cette ville à se dire gasconne). Ces vrais Gascons, Pey de Garros sait les situer : entre les Pyrénées et la Garonne. Autrement dit, Pey de Garros identifie ses compatriotes gascons dans leurs limites géographiques "sentimentales" (nous savons à la vérité que le gascon déborde la Garonne partout sauf lorsqu'elle se confronte au Pays de Serres puis aux contreforts du Quercy vers Moissac, finalement le Toulousain étant la seule contrée où la Garonne, bien que dans une large vallée, sert de frontière, bien que nous sachions que des villages gascons de la rive gauche ont été languedocianisés).

Bref, Pey de Garros fait état parmi les Gascons du sentiment de l'existence d'un peuple qui se nomme comme tel. Bien avant que les linguistes ne viennent fixer des limites dialectales. Le gascon est loin d'être une invention et c'est avec vigueur qu'il faut s'opposer à un certain renouveau parmi les occitanistes des thèses de Mistral ou de Ronjat qui se plaisaient à charcuter le domaine gascon, soit par ignorance, soit par mauvaise foi.

- Le Béarn est clairement identifié comme parlant gascon.

- On peut passer vite sur les sentiments nationalistes et chauvins de Garros. J'y vois quand même la confirmation d'une certaine propension gasconne à la fierté et au patriotisme local.


D'autres choses peuvent être dites de ces courts extraits. J'en retiens surtout le regard qu'un Gascon porte sur sa qualité de naissance et la conscience de l'étendue réelle de la culture qu'il porte. Cette conscience a perduré très tardivement. En 1906, une habitante de Nérac est surprise que plus personne à Saint-Sébastien ne lui réponde en gascon car on lui disait que l'on y parlait la même langue qu'en Albret.

J'ajouterai une chose : s'il y a 50 ans, la génération qui s'intéressait aux cultures régionales avait eu connaissance de tels sentiments, probablement que tout le dynamisme de ce "Renadiu" aurait été employé à sauver l'idée gasconne. Trop souvent dans le milieu occitaniste est développée l'idée que la Gascogne n'est au fond qu'un domaine linguistique. Elle est bien plus que ça.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

N'hésitez pas à commenter et à me corriger.