samedi 20 mars 2010

1% de locuteurs de gascon dans les Hautes-Pyrénées : oraison funèbre

Il s'agirait des résultats d'une enquête de l'IEO 65 menée par Bernissan. On en saura plus bientôt je suppose.

231 101 habitants en 2009 : 1% représente en gros 2311 personnes.

474 communes dans le département : je retire Lourdes, Tarbes, Bagnères, Lannemezan par honnêteté, plus personne n'y parle gascon.
470 communes donc.

Approximativement, ça fait 5 locuteurs par commune.

Ces 470 communes comptent 88578 habitants : en moyenne, 180 habitants par commune. 5 locuteurs par commune, c'est grosso-modo ça, un vieux couple dans une ferme reculée, 3 mémés veuves, noyées dans des lotissements de maisons provençales pour les communes les plus proches de Tarbes, désespérément seules dans la montagne n'espérant plus que rejoindre ceux qui ont eu la chance de partir avant.

RIP


En hommage au disparu :

- Le gascon d'Aragnouet des années 60 : considéré par l'ALG comme le gascon le plus typé de tous les parlers gascons.

http://crdo.risc.cnrs.fr/data/thesoc/65-ARAGNOUET.wav

- Le gascon de mes ancêtres entre Béarn et Bigorre :

http://crdo.risc.cnrs.fr/data/thesoc/65-GARDERE.wav


Comment en sommes-nous arrivés là ?


  • La langue est morte depuis 60 ans

La langue est morte depuis 60 ans. Comme souvent, le milieu militant n'a pas été capable de constater l'arrêt de la transmission, parce que sa stratégie s'appuyait justement sur une transmission, non plus familiale, mais scolaire (je renvoie aux écrits naïfs de Lapassade entre autres).

La situation est très brusque : en 1990, il y avait encore grosso-modo 40% de locuteurs. Les occitanistes s'appuient sur ces chiffres. Seulement, tous ces locuteurs étaient des personnes âgées, qui sont mortes dans les années 2000 (naissance dans les années 20-30 : c'est la dernière génération qui a possédé la langue).

Personnellement, je tablais plutôt sur une disparition dans les 20 années qui viennent. Je ne pensais pas que cela irait si vite. Pourtant, tous les symptômes étaient là : rurbanisation (implosion démographique de Tarbes, ...), effacement du monde paysan, ... Et malgré le fait que les Hautes-Pyrénées sont un département encore "reculé" : je n'ose imaginer ce qu'une telle enquête donnerait en Gironde ou en Haute-Garonne. Pour ce qui est de la Provence ou du littoral languedocien, ce n'est même pas la peine de chercher un locuteur.

C'est fini ... On paye évidemment le sens de l'Histoire, l'unification finale de la France, la mobilité, les bouleversements socio-économiques, ... Je crois quand même que l'on aurait pu sauver des bribes sans les maladresses occitanistes des 60 dernières années. Pas de polémique cependant. Mais après l'échec de la manif de Carcassonne et l'affaire du métro de Toulouse en oc (plus de 10.000 personnes sur facebook qui s'y opposent, un vrai ramdam médiatique, ...), c'est un nouveau coup dur. Psychologiquement parlant, on sent bien que la volonté n'y est plus, le désabusement va en grandissant. On voit tout le mouvement occitaniste s'effriter : expulsion de Per Noste de l'IEO, prises de parole anti-conformistes de militants bien en vue, polémiques pour la formation des listes pour les régionales, analyses assassines sur la langue parlée dans les calandretas, ... B'ei la fin.



  • L'exemple basque

Le dynamisme de la langue basque parmi la jeunesse du Pays Basque (du moins, le Pays Basque intérieur) est admirable mais il est le fruit d'un patriotisme local étincelant dont on n'a pas idée, toujours à la limite de l'irrationalité chauvine, pourtant la seule capable en effet de justifier l'apprentissage ou la transmission d'une langue qui a perdu objectivement son utilité sociale dans la France d'aujourd'hui.

Mais pour quelle raison la langue basque survit-elle, conformément à la prophétie de Broca ? La langue basque survit parce que le peuple basque survit. C'est exactement le contraire du raisonnement occitaniste pour qui c'est la langue qui crée le peuple, occitan en l'occurrence. Les militants locaux dans le Sud de la France n'ont pas compris l'erreur qu'ils avaient commise à annihiler dans les esprits ce qui restait de petit patriotisme local. Les occitanistes ont, souvent avec hargne, délibérément tu les revendications un peu localistes au nom de l'unité du domaine d'oc : en Béarn, ils ont tué le chauvinisme béarnais qui était l'égal de la fierté basque. Ils l'ont tué en le moquant, en le marginalisant, en le dénonçant. Or, c'est parce qu'on se sent béarnais que l'on voudra apprendre le béarnais, pas l'inverse. Surtout quand l'inverse propose l'adhésion à la nation occitane, un mythe dans lequel personne ne se reconnaît, car amalgame de peuples bien trop divers.

Pour caricaturer, depuis 30 ans, les occitanistes font la promotion de la langue régionale en vantant son caractère universel, sa grande littérature, son intérêt pour l'apprentissage d'autres langues comme l'espagnol, ... Mes chers amis, le français nous suffit s'il s'agit de disposer d'une langue qui nous fait entrer en contact avec le monde ... Apprendre la langue régionale, c'est se sentir irrémédiablement d'un pays. Un sentiment que réprouvent les occitanistes, pour des raisons philosophiques en partie, mais aussi personnelles (et sans polémiquer, que la majorité des occitanistes bien en vue n'aient pas leurs racines dans la dite Occitanie n'est pas anodin quant à la relation qu'ils entretiennent avec la langue d'un pays).

Bref, alors que la francisation progressait depuis l'après-guerre, les militants linguistiques ont osé le snobisme qui consistait à déconnecter complètement la langue d'un contexte territorial pour en faire un objet d'étude universitaire, ou pire le catalyseur de la naissance d'un peuple qui n'avait jamais existé. Si au lieu de cela, dans chaque grande région culturelle du Sud de la France, on avait relevé les identités vernaculaires, en parlant des peuples gascon, provençal, limousin, ... alors nous aurions pu avoir une chance de maintenir l'usage des langues vernaculaires, qui avaient perdu leur utilité sociale. Seulement, aujourd'hui, nous nous sentons tous profondément français, et parce que français, nous parlons français. Et comme jamais personne ne se sentira occitan, il n'y aura jamais de langue occitane. Peut-on encore parler des Gascons par contre ? Douteux.



  • L'erreur du mouvement gascon

L'échec de la Gascogne à mon avis, c'est le conservatisme des félibres qui au moment clé de la constitution des identités régionales (la charnière entre les deux siècles, jusqu'aux années 30), n'ont pas osé renier officiellement les idéaux de jeunesse mistraliens et ont donc préféré s'enfermer dans un méridionalisme qui faisait le jeu des stéréotypes français sur le Sud, plutôt que d'amorcer la rationalisation d'un nationalisme gascon via les découvertes et les modes de l'époque : études sur le passé aquitain de la Gascogne, art-déco basco-landais, ...
Dans leur correspondance personnelle, des gens comme Camelat ont conscience de l'impasse de l'idéal d'oc, de la nécessité de renouer avec l'Espagne (chez lui les Catalans, chez d'autres les Basques), pour échapper à une langue sans peuple.

La seconde guerre mondiale va venir mettre fin à tout cela et avec les Trente Glorieuses et le gaullisme triomphant, l'unification finale de la France sera mise en place, l'occitanisme étant une réponse peu adaptée à cette dernière puisqu'il reprend l'idéal un peu puéril de Mistral "des Alpes au Pyrénées" auquel il articule une terminologie tiers-mondiste ridicule de libération nationale dans les années 60-70 ; et aujourd'hui il fait le jeu institutionnel de la décentralisation à la française en forgeant des identités aquitaine et midi-pyrénéenne.

Il est possible que mon analyse soit biaisée, mais je persiste : c'est l'idéal d'oc, dans toutes ses moutures successives, qui a empêché une renaissance gasconne.

8 commentaires:

  1. 2,8 millions de locutors segon l'UNESCO (2009), n'ei pas la fin. Ah, mès, vertat, parlam pas de la medisha causa !
    Desencusatz ...

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  2. Ne i a pas nat recensament deus pregons en França : l'estimacion de l'UNESCO qu'ei lo produit de las estimacions hidançosas e optimistas deus militants occitanistas. Que mesclanha las nocions de locutor actiu, locutor passiu, persona sensibilizada, simpatizant, ... Qu'ei ua escroqueria intellectuau. Tota persona un drin sensiva a las evolucions sociaus e demograficas deus pèis d'òc be sap qui non i a pas mei nat espèr.

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  3. Que lo nombre de locutors segon l'Unesco siá susevaluat, es plan possible (vesèm ben : 400 000 locuturs en Lemosin, mas 1,5 millions en Auvèrnhe, i a ben quicòm que truca !!)
    Mas podèm pas dire que lo mitan occitaniste aja una influéncia sus las chifras, que son pas calculadas per els. Pas d marrida fe se vos plai ! ;)

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  4. Analyse juste et réaliste, n'en déplaise aux commentateurs occitanistes qui refusent de voir la réalité. Je suis censé habiter dans un coin où le gascon est vivace. Je ne parle pas de Biscarrosse et du littoral, où les autochtones sont devenus étrangers dans leur propre pays et où, de toute manière, ils se moquent éperdument du gascon. Je parle de tous les villages environnants, Born, Grande-Lande, Lande-Girondine intérieure. Je vous mets au défi d'y entendre la moindre conversation en gascon. Je le sais, j'y vis. Alors ne me racontez pas de sornettes.

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  5. Je crains Philippe que pour les Landes, les occitanistes soient également très pessimistes. :)

    Voici cette carte qui traine sur le net sans que j'en sache l'origine :

    http://www.sorosoro.org/wp-content/uploads/occitan%C2%A9LEM.jpg

    Elle me semble complètement irréaliste pour la Gascogne. On sent bien le pifomètre occitan : "Ho les Landes, y'a la mer, hop héliotropisme". "La Gironde, c'est de la vigne, ça doit patoiser". "Le Béarn, bou diou, eux ils sont plein d'entrain, on ne parle que d'eux, ils parlent tous occitan !" "Aran, un paradis".

    La vérité ? Le gascon était déjà mort en Nord-Gironde dans les années 50 du temps des enquêtes de Lalanne. 60 ans après, il ne doit pas rester grand chose dans tout le département. En fait, en Gironde, il ne reste presque plus d'accent du Sud-Ouest, sauf paradoxalement dans la banlieue populaire bordelaise (rive gauche comme rive droite). Par contre à Bazas ou Langon, c'est titi parisien. Ne parlons pas d'Arcachon ...

    Les Landes, en effet, c'est mort mais pas nécessairement du seul fait de l'héliotropisme. Il y a eu abandon par les propres populations autochtones, ce qui colle à la sociologie politique du département : pour Napoléon III puis pour la IIIème République. Les Landais ont voulu se faire "Français". Moins en Chalosse peut-être.

    Le Béarn, je rigole. Je crois avoir l'ouïe assez fine. A Mauléon, à Saint-Palais, je sors de la bagnole, ça parle basque. A Nay ou Orthez, je peux courir.

    Le plus symbolique de la vie rêvée selon nos amis occitanistes, c'est Aran ! Même les Catalans qui administrent Aran disent que la langue y est en danger mortel. C'est quoi Aran ? C'est une station de skis pour Barcelonais peuplée de serveurs sud-américains. Les Aranais constituent peut-être 20% de la population. La moitié est grabataire, l'autre - jeune - massacre le gascon, pardon l'occitan. Les Aranais pourraient se vexer que l'on nie leur appartenance à la grande nation occitane. Le Limousin et les Alpes, c'est leur dada. Aran, la vallée commingeoise, le pays "occitan" le moins "occitan" ... Que tout cela est devenu ridicule.

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  6. Je viens de voir la carte. Mais d'où tirent-ils leurs sources? Quelles enquêtes, quelle expérience de terrain? Je ne comprends vraiment pas l'intérêt de cette carte totalement invraisemblable. Les auteurs sont-ils des occitanistes?

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  7. Il semble que la carte est l'émanation de ce site :

    http://portal-lem.com/fr/langues/occitan/donnees_essentielles.html

    "Carte des parlers occitans©Henri Giordan et André Cornille"

    C'est une compilation des maigres études sur la question. Notez qu'en 1994, à peine 26% des Béarnais parlaient gascon. On peut sans peine dire que tous ces gens sont décédés ou en voie de nous quitter.

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  8. Je partage votre opinion, mais comme je suis une incorrigible optimiste, des sites comme celui ci peuvent être un moyen de faire perdurer cette langue.
    Moi même je ne fais que comprendre le gascon que l'on parlait chez mes grands parents (sud des landes), mais j'ai tenu contre vent et marées à garder mon accent.
    Je suis de loin toute les conversations qui se disent et quand elles sont en gascon "je me régale"

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N'hésitez pas à commenter et à me corriger.