vendredi 2 avril 2010

Historique de la classification des langues d'oc

Voici un article intéressant (en provençal) du linguiste D.Sumien :

Classificacion dei dialèctes occitans

Mon avis :

Un mot sur Sumien : c'est un linguiste intéressant, l'un des rares à encore avoir une vision générale, qui réfléchit sur la standardisation de l'oc par macro-dialectes. Il me semble cependant que c'est un personnage qui possède une certaine disposition intellectuelle au fantasme, loin de la sensibilité sentimentale requise par tout romaniste pour l'étude de la France. C'est mon avis : cela demanderait une étude sociologique plus poussée, il n'en reste pas moins que les études d'oc attirent plutôt des individualités assez originales plus que d'austères professeurs allemands, comme c'était le cas il y a 30 ans. Cela n'enlève rien aux qualités de Sumien mais c'est dommage, car les professeurs allemands ne s'embêtaient pas avec des concepts de construction nationale : dire que le gascon se rapprochait intimement de l'aragonais, qu'à Menton on parle ligure ou que le Croissant (parlers de la Creuse notamment) est franchement d'oïl, ne leur posait aucun problème.

Je pense que le résumé historique des classifications du gallo-roman méridional est intéressant : on voit bien les errements de Mistral qui ne connaissait strictement rien au domaine d'oc ; c'est pourtant l'homme qui a conçu l'idée de la langue d'oc au singulier (Mistral classe le quercinois dans le gascon !). On constate au fur et à mesure des auteurs que le guyennais (seul terme que connaisse le grand linguiste Luchaire) est omis au profit du grand languedocien d'Alibert, sorte de fourre-tout central qui joue sur les mots et les concepts à savoir que sa centralité induirait une nécessaire centralité linguistique, comme si au fond les dialectes voisins étaient de simples variantes dialectales de l'ensemble central. C'est évidemment une pure vue de l'esprit puisque ce "über-languedocien" (le terme est choisi à escient : il n'est plus possible de nier aujourd'hui l'implication dans la collaboration avec les Allemands du pharmacien Louis Alibert) ne repose sur rien d'autre que l'absence de vocalisation de l, phénomène marginal et polymorphe, qui plus est omis quand cela arrange (on classe la langue de Montpellier dans le languedocien alors qu'elle vocalise !).

On voit que certains auteurs de qualité ont pu dans les années 60-70 proposer des classifications hétérodoxes assez fascinantes : c'est notamment le cas des travaux de Bec sur la grande division du domaine d'oc entre un aquitano-pyrénéen (gascon, sud-languedocien, catalan) et l'arverno-méditerranéen (auvergnat, limousin, vivaro-alpin, ...) avec au centre les parlers des contreforts méridionaux du Massif Central qu'il appelle occitan central. Cette classification colle parfaitement avec ce que nous savons du peuplement historique de la France : sans l'avouer, Bec considère que les modalités romanes modernes sont les marqueurs historiques de faits ethno-culturels antérieurs à la romanisation (ici, l'opposition traditionnelle entre les pays pyrénéo-aquitains de substrat basco-ibère et les pays du Massif Central et des Alpes, de substrat celte).

La classification d'Allières est plus classique mais pour avoir lu son ouvrage, elle est loin d'être claire : en fait, Allières ne classifie pas, il décrit en prenant pour base la classification d'Alibert.

En matière socio-linguistique (un socio-linguiste est un type qui ne comprend rien à la linguistique mais qui rêve depuis tout petit de pouvoir se dire linguiste), il me semble que Sumien est plus maladroit : sa justification du mal-être nord-occitan est ridicule (ce serait la faute des méridionaux qui nient le caractère occitan de ces contrées). Sumien apparaît pour un obsédé du territoire occitan, qui combat les salopards catalans qui veulent annexer les Fenouillèdes (les Catalans ont tort : c'est tout le Razès et le Terménès qu'ils doivent annexer, et s'ils le veulent le Donezan, voire toute l'Aude afin de reconstituer les vieux pays est-pyrénéens médiévaux) et les immondes Français qui osent imposer une vision Nord-Sud de l'Histoire de France (ce n'est la faute de personne si effectivement, toute l'Histoire de France est faite d'une poussée francilienne sur le Sud et même si c'est beaucoup plus complexe in fine, c'est une donnée que personne ne peut évacuer). Tout cela est ridicule, d'une part parce qu'occitan et catalan sont en continuum exact (c'est de toute évidence une même langue, séparée par la seule isoglosse de labialisation du u), d'autre part parce que cela ne mène à rien de nier le caractère interférentiel des parlers du dit "Croissant". Pas grand chose non plus sur l'arpitan ou le poitevin-saintongeais dont la connaissance est indispensable pourtant pour toute classification un peu large.

Sumien propose ensuite sa classification : franchement, tant d'études qui ont montré depuis Bec les liens étroits entre sud-languedocien, catalan et gascon, pour au final que Sumien propose un grand languedocien à l'Alibert, d'Aurillac à Salses ... Comment peut-on affirmer que la langue de Foix relève d'une même macro-dialecte que celle de Bergerac ? Je trouve qu'il s'agit d'une régression intellectuelle : on reste coincé dans l'irrédentisme alibertin, il faut revenir aux conceptions plus saines d'un Ronjat.

5 commentaires:

  1. Je suis d'accord, Sumien livre un travail intéressant et fouillé. Il n'y a qu'à regarder sa bibliographie. Il ne s'est pas contenté de lire les linguistes-idéologues occitanistes. C'est une véritable démarche scientifique et c'est rare dans le milieu occitaniste.
    Par contre, comme tout occitaniste, il n'arrive pas à admettre la place du gascon, au même niveau, au moins, que le catalan. Il existe là une barrière idéologique, un tabou infranchissable. Reconnaître la spécificité du gascon, au même titre que le catalan, c'est admettre l'inadmissible, c'est saborder tout le projet. Les occitanistes nous disent que nous, Gascons, ne pouvons survivre sans l'Occitanie. J'affirme que c'est exactement l'inverse, l'Occitanie sans la Gascogne est morte. Et pourtant, cette Occitanie ne serait-elle pas plus à l'aise sans nous, libérée d'un poids très difficile à porter?

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  2. Je crois également profondément que les occitanistes gascons ont embarqué l'occitanisme - qui pourrait somme toute constituer un patriotisme méridional correct au sens français du Midi - dans une impasse. Les Gascons ont pris en otage l'occitanisme pour parler d'eux. Depuis 10 ans, l'occitanisme se résume aux actions menées en Béarn et aux actions sur Toulouse menées par les Béarnais qui y vivent. Je serais de Cahors, de Périgueux, de Rodez, bref de cette France sud-centrale des puègs et des vallées encaissées, d'un pays fortement individualisé, je n'en pourrais plus de cette gasconnisation.

    Et en même temps, le maigre succès de l'occitanisme, c'est l'imaginaire gascon qui est seul encore un peu fort. Car ainsi que le dit Dardy dès 1890, les pays guyennais ont abandonné leur culture populaire. Idem des pays languedociens comme l'Aude ou l'Hérault. L'occitanisme profite des derniers oripeaux du conservatisme gascon. Quand les occitanistes pondent des sites ou des ouvrages sur les musiques d'Occitanie, c'est 80% de gascon. Quand les occitanistes pondent des ouvrages historiques, pour compenser l'annexion précoce de leur Occitanie à la France, on te parle Etat anglo-gascon, Béarn indépendant, reconquista. Quand ils font des anthologies poétiques, ils prennent les poètes gascons.

    Tout l'imaginaire moderne sur lequel se construit l'identité occitane est pris à la Gascogne. Les occitanistes ne sont plus capables de parler du Limousin, des monts d'Auvergne, ... L'Aquitaine administrative est en train de "gasconniser" le Périgord ... Je pense tout comme toi que très vite, il va falloir faire une coupure avec l'occitanisme, afin que les Gascons retrouvent ce qui leur est propre, cessent de faire de l'évangélisme en des terres lointaines au vécu dissemblable. Mais aussi afin que les pays languedociens et guyennais (la Provence est à part et le Limousin et l'Auvergne, c'est la France) puissent à nouveau parler d'eux, parler pour eux. S'ils ne le souhaitent pas (ils ne le souhaitent pas depuis 2 siècles, c'est le vivier électoral du jacobinisme français), nous n'avons pas à nous épuiser chez eux.

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  3. La notion de Vasconie convient parfaitement à l'affectif et cependant tout prosaïque "Sud-Ouest". La seule chance pour l'arverno limousin serait le rapprochement de ses deux composantes dans un même concept (mais iront-ils jusque là, par-delà le localisme ?); et pour les parlers dauphinois leur rapprochement dans une "Grande Provence" qui correspondrait alors à l'ancien royaume d'Arles (ou aux terres d'Empire rhodaniennes "de la rive gauche") jusqu'à l'aire arpitane.
    Où en est exactement l'occitanisme? Dopé par les lignes budgétaires "régionales" et les panneaux bilingues (en réalité stupidement digraphes, comme Foix-Foish ou Toulouse-Tolosa), ou rejeté de partout ?
    En tout cas, pour la Vasconia, l'estella aux huit rais doit s'imposer.

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  4. D'accord sur les grandes lignes mais alors Auvergne et Limousin ? Jamais ! Mon parler est bien plus proche des parlers sarladais ou quercynois que de n'importe quel parler auvergnat.
    Et, au passage, la Gascogne über alles, c'est aussi la France depuis longtemps.
    Ai Lemosin ! Francha terra cortesa !

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  5. Degun o razou. Moun parla d'Auvernho es mai pròchi lou prouvençau literàri ou lou de Cadarousso e Aurenjo que lou Lemouzi.

    Entendan perfèctomen lou lemouzi d'Argintat e dichan prou bi fin Meymac.

    Mas ammé lis àutri san fourçats de parla francés.

    Legi lou lemouzi es uno causo, l'entendre parlat n'est ino autro.

    Legissi lou pourtugués coumo nousto lingo mas un cop damandèri à dous Pourtugués quone parla arabe parlabou. Avio soulomen pas remés la lingo !

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