jeudi 19 août 2010

La maturité de Philadelphe de Gerde

En 1892, la poétesse bigourdane Philadelphe de Gerde écrit :

Per no negrouso magio
Em balhabo ra noutalgio
De ... de ra mour.

Dans l'édition de 1948, "ra mour" devient "era mort". Citons Daniel Séré :

"D'emblée on peut constater que le poème de 1892 est écrit dans une graphie que j'appellerais "à la 6-4-2", alors que la version de 1948 est écrite dans une graphie plus cohérente, une graphie néo-romane que d'aucuns qualifient, à tort ou à raison, de "classique". En disant cela je ne fais pas l'apologie de cette graphie car c'est une parmi d'autres possibles. Mais force est de constater qu'elle est de nature à éviter des quiproquos de la sorte. Dans la version de 1948, c'est clair et net. Toute cogitation oiseuse au sujet de l'Amour et de la Mort devient caduque.

Il n'en est pas de même à propos de l'ancienne, celle de 1892, où le doute subsiste. Bien que ce passage brille par son obscurité (comment peut-on avoir la nostalgie de la mort ? A moins de croire en la réincarnation...) et sans vouloir aucunement jouer les "experts" (mot bien à la mode qui s'applique trop souvent à des incapables), mon opinion est que la Philadelphe a voulu parler d' "era mort" et non pas d' "er'amor/r'amor" qui n'existe dans Se Canti, version 1948, que sous la forme "ed amor"."



Certains ont alors pu dire qu'elle avait mûri. Mûri ? Elle a en effet mûri dans son conservatisme adoptant une graphie au sens propre du terme "conservatrice". Philadelphe de Gerde avait bien compris que les graphies néo-médiévales incarnaient un esprit pas vraiment progressiste qui correspondait à son romantisme. Je trouve assez amusant le retournement des valeurs qui s'est opéré tardivement : ce qui deviendra la graphie alibertine avait toujours été l'arme idéologique des renaissantistes les plus rétrogrades quand les graphies modernes, en partie inspirées du français, en partie héritières des modifications orthographiques naturelles de la langue eu égard aux mutations phonétiques, étaient l'outil proposé par les félibres de tendance socialisante, voire plus simplement par simple souci de se faire comprendre du peuple (aujourd'hui une telle ambition passerait pour incongrue).

D'ailleurs, quand Alibert développe la graphie alibertine, c'est profondément dans une démarche conservatrice voire réactionnaire qu'il s'inscrit puisqu'il s'agit bien d'exalter à travers la langue la race ibéro-romane à laquelle il rattache le peuple d'oc (non sans déplorer les "infiltrations celtes" en Limousin et Auvergne ...). Bref, quand les Occitans écrivent en alibertin, c'est comme quand les Basques écrivent en police de caractères basque. C'est avant tout une question de forme avant d'être une question grammaticale ou pédagogique. C'est une question nationale.

Je n'ai à vrai dire strictement rien contre ces raisonnements, les débats quant à savoir ce qui réactionnaire ou progressiste sont sans intérêt. Je comprends bien les aspirations d'une génération qui se dote d'une graphie nationale d'inspiration catalane et médiéviste. Je comprends l'horreur de certains devant ce qu'ils considéraient être un abâtardissement du "génie de la race" ainsi que parlaient les félibres, non sans emphase. Ce qui est plus dommageable, c'est de faire croire que l'adoption de la graphie alibertine est un choix neutre, pire naturel, et comble de l'hypocrisie, "progressiste". Je déplore assez largement l'ignorance dans laquelle se trouvent les occitanistes d'aujourd'hui qui ne maîtrisent plus le "background" idéologique de leurs outils identitaires. Quand les occitanistes assumeront en toute quiétude qu'ils se mettent dans les pas
d'une Philadelphe de Gerde, catholique militante, politiquement conservatrice, pétainiste et patriote française, alors je n'aurai rien à leur reprocher. Car pour ma part, le plus grand crime n'est pas d'être réactionnaire (c'est même assez séduisant comme posture dans une société qui bouge), c'est de ne pas assumer l'intégralité de son Histoire. «J'assume tout, de Clovis au Comité de Salut public» disait Napoléon.

Je n'ai enfin à rien à redire sur la graphie alibertine qui me parait intelligente, sauf que c'est un échec pédagogique et populaire. Pédagogique car l'occitanisme a sous-estimé la francisation des dits Occitans, pour lesquels l'apprentissage de l'oc est rendu impossible sans une connaissance préalable poussée de cette langue. Populaire parce que jamais personne ne s'est vraiment reconnu dans la nation occitane nouvelle dont la graphie aurait été le fer de lance identitaire (un peu comme certains Basques même non-bascophones vibrent à la simple apposition d'un panneau bilingue en police de caractères basque). Bref, la France du Sud ne sera jamais la Catalogne.



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