lundi 29 mars 2010

Jan ou Joan ?

C'est une des grandes questions de la langue d'oc : le prénom Jean se dit-il Jan ou Joan (prononcez Dzouan, Chouan, Youan, ... selon les modalités locales) ?

Voici ce que l'on peut dire pour la Gascogne : la toponymie (et patronymie) sur la base Jouan est fréquente en Gascogne, elle s'étend un peu aux régions guyennaises et languedociennes adjacentes. Une petite recherche tend à le prouver :

http://www.geoportail.fr/visu2D.do?ter=metropole

Maintenant, Jan est tout aussi correct. Ses dérivés sont attestés assez anciennement : "Janto de Goyheneche" dans un texte de 1580 de Barcus. "Janequin Holt" (un anglais) dans un texte de 1384 (équivalent : Jouanicou, Jouanic, ...). "Jeanicoton de Bordes" dans un texte bayonnais du XVème siècle.

Soyons clair : à date moderne, dans de nombreuses régions, c'est Jan qui est généralisé. En Béarn et Chalosse, prononcé Yann évidemment, d'où les dérivés : Yannoun, Yanin, ... Dans les Pyrénées, Joan me semble s'être maintenu fortement. Il est évident qu'il s'agit de la forme d'origine. L'autre est-elle un francisme ? Je le crois. Un francisme peut être ancien ... En tout cas, pour ce qui est du gascon et des dialectes languedociens méridionaux, je ne vois aucune règle phonétique qui puisse explique la mutation jouan > jan. La distribution intense de "Jouan" en toponymie, jusqu'en Gironde (ce qui est généralement est synonyme d'un terme bien conservé, parce qu'il s'agit du parçan gascon le plus francisé), est la preuve que c'est bien la manière autochtone de dire "Jean".

Maintenant, j'ai toujours entendu "Yan" en Béarn. Je ne vois pas où serait le problème à admettre deux formes Joan/Jan, comme il y a Maria et Marià ...

En tout cas, en matière de lieux-dits, Jouan est ultra-majoritaire en Gascogne : Youanicot, Youancon, Arnaud Jouan, Jouan Dassou, Jouan Duc, Jouanouberrou, Jouanoulat, Jouanot, Jouanoteguy (Urcuit au Pays Basque), Jouanicot, ...

Remarquons qu'en italien, il y a également alternance :
Giovanni et Gianni. On peut supposer que les uns sont issus de la forme latine "Iohann(es)" alors que les autres de la forme populaire médiévale française "Jehan".

dimanche 28 mars 2010

Le nom de Montpellier

Mons Pestellarius (première attestation : "mont pastelier").

http://en.wikipedia.org/wiki/Gormonda_de_Monpeslier

Le suffixe -ariu donne -ièr en languedocien.
-ll- intervocalique se simplifie en l simple

pestellariu>pestelièr

Par possible confusion avec l'étymologie populaire (mons puelluarum) mais tout aussi bien du fait des propriétés phonétiques du languedocien local, on a :

pestelièr > peslièr > peilièr > pelièr

Toujours est-il qu'il me semble que la finale devrait s'écrire -lièr, même si objectivement la différence avec -lhèr n'est pas claire phonétiquement parlant. Cela dit Montpelhèr, ça fait un peu barbarisme. Le Montpeller des Catalans est logique par contre : en catalan, -ll- reste -ll- et -ariu>-er.

Donc pour une finale -allarium :
-allariu>alièr en languedocien
-allariu>aller en catalan

jeudi 25 mars 2010

De la langue des élèves de Calandretas

Peu de gens ont relayé cette étude dont la conclusion est cataclysmique : les élèves de calandretas parlent une autre langue. La lecture se suffit à elle-même. Elle met cependant en évidence des faits qu'il faut dénoncer :

- Trop grande tolérance des fautes, par volonté de ne pas froisser les enfants.
- Faible maîtrise des enseignants.
- Absence de référent oral dans le foyer familial.
- La langue est oubliée lors des études supérieures.

Étude de la langue occitane dans les écoles Calandretas de l’Hérault

Olitiana MARTIN
Université Toulouse II



Certains pensent que les "calandrons" auront tout le temps de parfaire leur langue mais dans quelles conditions seraient-ils en mesure de le faire ? Il faut être réaliste : le contact avec les derniers locuteurs naturels est absolument réduit. A ma connaissance, nous ne disposons pas d'un corpus d'enregistrements qui permettrait la transmission d'une oralité plus fine. Bref, l'occitan de demain se crée dans les cours de récréation des calandretas. On peut dire que "phylogénétiquement", la langue occitane parlée en calandretas n'a plus de lien direct avec la langue parlée par les dernières générations parce qu'il s'agit de la déformation par substrat français d'une langue déjà déformée dans la bouche de professeurs néo-locuteurs qui n'ont souvent découvert l'oc que dans l'adolescence, dans les facultés, eux-mêmes souvent ayant appris la langue par l'entremise de professeurs qui la possédaient mal (je rappelle que déjà, les grands linguistes des années 50 comme Allières ou Bec étaient des néo-locuteurs).

Face à cette situation, deux discours. Le discours occitaniste est plein d'espoir. Il se base sur l'intention et la forme. Peu importe la qualité de langue, ce qui compte c'est ce qu'elle est, la manière dont on la perçoit. Bref, "parler occitan" est plus important que "parler en occitan" (sachant que "parler de l'occitan" est tabou). Autrement dit, ce sont les qualités identitaires portées par la langue qui priment sur sa différenciation, sa qualité. Il y a même chez les occitanistes une attitude qui se réjouit de ce constat, car en abaissant le degré de différenciation entre oc et français, l'oc devient plus abordable.

Et puis, il y a les chagrinés qui pensent profondément que la manière de parler une langue compte tout autant que de la parler. Et l'on en arrive au paradoxe suivant qu'au fond, on parlait mieux occitan du temps où les gens disaient ne parler que patois. On rejoint là la phrase la plus cruelle sur les calandretas qui soit : autrefois, on parlait occitan dans la vie publique et on apprenait le français à l'école, aujourd'hui on parle français dans la sphère publique et c'est à l'école que l'on enseigne l'occitan ... Et qu'on ne me dise pas que ce n'était pas voulu ! J'ai lu les grandes pontes des années 60, la volonté de contenir l'occitan dans l'enseignement était une réalité, dans le but de créer une génération nouvelle. C'est un triste échec.

Donc, que l'on cesse d'être hypocrites : à terme, l'occitan étant fatalement pour les décennies à venir la langue des calandretas, nous assistons à l'émergence d'une nouvelle langue qui pour le coup mériterait assez bien le nom de francitan. Quand on est occitaniste, on ne peut qu'applaudir puisqu'effectivement, ce qui compte, c'est que l'on parle l'occitan. Car sans langue occitane, pas d'Occitanie. C'est d'ailleurs là le grand paradoxe de l'Occitanie fondée sur la langue parce qu'au fond, loin d'être plus de 30 départements de l'Etat français, celle-ci est réduite en faite à une douzaine de salles de classe. Occitanie indépendante, du bureau du professeur à la salle des ordinateurs ! Nous payons la prise en otage des langues vernaculaires par un milieu intellectuel provincial.

lundi 22 mars 2010

Italianisons les Alpes-Maritimes : l'arrondissement de Nice

"2015. L'armée italienne a enfoncé le front français sur le col de Tende. L'arrondissement de Nice est aux mains d'Italiens revanchards, qui n'admettent pas que notre bon président ait abandonné sa femme. Sincère collaborateur de l'occupant italien, je me propose de redonner leurs racines italiques aux habitants ligures de l'arrondissement via le toscan, notre langue nationale. La provincia di Nizza est née, premier élément d'un puzzle qui verra la renaissance d'une grande Provenza, capitale Marsiglia."

Petit jeu de mécanique intellectuelle romane : renouons avec l'ancienne traduction néo-latine de traductions des noms de village. Tradition des exonymes perdue depuis quelques décennies, tradition pourtant bien ancrée qui demandait de savoir manier à la fois la linguistique et la toponymie. Ce n'est évidemment qu'un jeu, comment traduiriez-vous certains toponymes ?




Beausoleil

Beausoleil > Belsole


Breil-sur-Roya

Breil-sur-Roya > Breglio sul Roja
Fontan > Fontana
Saorge > Saorgio


Contes

Bendejun > Bendigiuno
Berre-les-Alpes > Berra
Cantaron > Cantarone
Châteauneuf-Villevieille > Castelnovo Villavecchia
Coaraze > Coarazza
Contes > Conti
Drap > Drappo


L'Escarène

Blausasc > Blausasco
L'Escarène > Scarena
Lucéram > Lucerame
Peille > Peglia
Peillon > Peglione
Touët-de-l'Escarène > Toetto di Scarena


Guillaumes

Beuil > Boglio
Châteauneuf-d'Entraunes > Castelnovo di Tirano
Daluis > Daluigi
Entraunes > Tirano
Péone > Peona
Villeneuve-d'Entraunes > Villanova di Tirano
Saint-Martin-d'Entraunes > San Martino di Tirano
Sauze > Salici


Lantosque

Lantosque > Lantosca
Utelle > Utella


Levens

Aspremont > Aspromonte
Castagniers > Castagneri
Colomars > Colomari
Duranus > Duranuzzo
Levens > Levenzo
La Roquette-sur-Var > Rocchetta sul Varo
Tourrette-Levens > Torretta Levenzo
Saint-Blaise > San Biagio
Saint-Martin-du-Var > San Martino


Menton-Est

Castellar > Castellaro di Mentone
Menton > Mentone


Menton-Ouest

Gorbio > Gorbio
Roquebrune-Cap-Martin > Roccabruna
Sainte-Agnès > Sant'Agnese


Nice


Nice > Nizza
La Trinité > Trinità Vittorio
Saint-André-de-la-Roche > Sant'Andrea
Falicon > Falicone


Puget-Théniers

Ascros > Scros
Auvare > Auvara
La Croix-sur-Roudoule > Croce sul Rodola
La Penne > La Penna
Puget-Rostang > Poggetto Rostagni
Puget-Théniers > Poggetto Tenieri
Rigaud > Rigaldo
Saint-Léger > San Leggero
Saint-Antonin > Sant'Antonino


Roquebillière

Belvédère > Belvedere
La Bollène-Vésubie > Bolena
Roquebillière > Roccabigliera


Roquesteron

Bonson > Bonsone
Cuébris > Quebris
Gilette > Giletta
Pierrefeu > Pietrafuoco
Revest-les-Roches > Revesto
Roquesteron > Roccasterone
Sigale > Sigalla
Toudon > Todone
Tourette-du-Château > La Torretta


Saint-Étienne-de-Tinée

Isola > Isola
Saint-Dalmas-le-Selvage > San Dalmazzo Selvaggio
Saint-Étienne-de-Tinée > Santo Stefano di Tinea


Saint-Martin-Vésubie

Saint-Martin-Vésubie > San Martino Vesubia
Venanson > Venanzone


Saint-Sauveur-sur-Tinée

Clans > Clanzo
Ilonse > Illonza
Marie > Maria
Rimplas > Repiacito
Roubion > Robione
Roure > Rora
Saint-Sauveur-sur-Tinée > San Salvatore di Tinea
Valdeblore > Valdiblora


Sospel

Castillon > Castiglione
Sospel > Sospello
Moulinet > Molinetti


Tende

La Brigue > Briga Marittima
Tende > Tenda


Villars-sur-Var

Bairols > Bairoli
Lieuche > Lieucia
Malaussène > Malaussena
Massoins > Massoini
Pierlas > Pietralassa
Thiéry > Tieri
Touët-sur-Var > Toetto sul Varo
La Tour > La Torre
Tournefort > Tornaforte
Villars-sur-Var > Villare del Varo


Villefranche-sur-Mer

Beaulieu-sur-Mer > Belluogo
Cap-d'Ail > Capo d'Aglio
Èze > Eza
Saint-Jean-Cap-Ferrat > San Giovanni Capo Ferrato
La Turbie > Turbia
Villefranche-sur-Mer > Villafranca Marittima


La "provincia di Grassa" de l'autre coté du Var nous attend : stay tuned.

samedi 20 mars 2010

1% de locuteurs de gascon dans les Hautes-Pyrénées : oraison funèbre

Il s'agirait des résultats d'une enquête de l'IEO 65 menée par Bernissan. On en saura plus bientôt je suppose.

231 101 habitants en 2009 : 1% représente en gros 2311 personnes.

474 communes dans le département : je retire Lourdes, Tarbes, Bagnères, Lannemezan par honnêteté, plus personne n'y parle gascon.
470 communes donc.

Approximativement, ça fait 5 locuteurs par commune.

Ces 470 communes comptent 88578 habitants : en moyenne, 180 habitants par commune. 5 locuteurs par commune, c'est grosso-modo ça, un vieux couple dans une ferme reculée, 3 mémés veuves, noyées dans des lotissements de maisons provençales pour les communes les plus proches de Tarbes, désespérément seules dans la montagne n'espérant plus que rejoindre ceux qui ont eu la chance de partir avant.

RIP


En hommage au disparu :

- Le gascon d'Aragnouet des années 60 : considéré par l'ALG comme le gascon le plus typé de tous les parlers gascons.

http://crdo.risc.cnrs.fr/data/thesoc/65-ARAGNOUET.wav

- Le gascon de mes ancêtres entre Béarn et Bigorre :

http://crdo.risc.cnrs.fr/data/thesoc/65-GARDERE.wav


Comment en sommes-nous arrivés là ?


  • La langue est morte depuis 60 ans

La langue est morte depuis 60 ans. Comme souvent, le milieu militant n'a pas été capable de constater l'arrêt de la transmission, parce que sa stratégie s'appuyait justement sur une transmission, non plus familiale, mais scolaire (je renvoie aux écrits naïfs de Lapassade entre autres).

La situation est très brusque : en 1990, il y avait encore grosso-modo 40% de locuteurs. Les occitanistes s'appuient sur ces chiffres. Seulement, tous ces locuteurs étaient des personnes âgées, qui sont mortes dans les années 2000 (naissance dans les années 20-30 : c'est la dernière génération qui a possédé la langue).

Personnellement, je tablais plutôt sur une disparition dans les 20 années qui viennent. Je ne pensais pas que cela irait si vite. Pourtant, tous les symptômes étaient là : rurbanisation (implosion démographique de Tarbes, ...), effacement du monde paysan, ... Et malgré le fait que les Hautes-Pyrénées sont un département encore "reculé" : je n'ose imaginer ce qu'une telle enquête donnerait en Gironde ou en Haute-Garonne. Pour ce qui est de la Provence ou du littoral languedocien, ce n'est même pas la peine de chercher un locuteur.

C'est fini ... On paye évidemment le sens de l'Histoire, l'unification finale de la France, la mobilité, les bouleversements socio-économiques, ... Je crois quand même que l'on aurait pu sauver des bribes sans les maladresses occitanistes des 60 dernières années. Pas de polémique cependant. Mais après l'échec de la manif de Carcassonne et l'affaire du métro de Toulouse en oc (plus de 10.000 personnes sur facebook qui s'y opposent, un vrai ramdam médiatique, ...), c'est un nouveau coup dur. Psychologiquement parlant, on sent bien que la volonté n'y est plus, le désabusement va en grandissant. On voit tout le mouvement occitaniste s'effriter : expulsion de Per Noste de l'IEO, prises de parole anti-conformistes de militants bien en vue, polémiques pour la formation des listes pour les régionales, analyses assassines sur la langue parlée dans les calandretas, ... B'ei la fin.



  • L'exemple basque

Le dynamisme de la langue basque parmi la jeunesse du Pays Basque (du moins, le Pays Basque intérieur) est admirable mais il est le fruit d'un patriotisme local étincelant dont on n'a pas idée, toujours à la limite de l'irrationalité chauvine, pourtant la seule capable en effet de justifier l'apprentissage ou la transmission d'une langue qui a perdu objectivement son utilité sociale dans la France d'aujourd'hui.

Mais pour quelle raison la langue basque survit-elle, conformément à la prophétie de Broca ? La langue basque survit parce que le peuple basque survit. C'est exactement le contraire du raisonnement occitaniste pour qui c'est la langue qui crée le peuple, occitan en l'occurrence. Les militants locaux dans le Sud de la France n'ont pas compris l'erreur qu'ils avaient commise à annihiler dans les esprits ce qui restait de petit patriotisme local. Les occitanistes ont, souvent avec hargne, délibérément tu les revendications un peu localistes au nom de l'unité du domaine d'oc : en Béarn, ils ont tué le chauvinisme béarnais qui était l'égal de la fierté basque. Ils l'ont tué en le moquant, en le marginalisant, en le dénonçant. Or, c'est parce qu'on se sent béarnais que l'on voudra apprendre le béarnais, pas l'inverse. Surtout quand l'inverse propose l'adhésion à la nation occitane, un mythe dans lequel personne ne se reconnaît, car amalgame de peuples bien trop divers.

Pour caricaturer, depuis 30 ans, les occitanistes font la promotion de la langue régionale en vantant son caractère universel, sa grande littérature, son intérêt pour l'apprentissage d'autres langues comme l'espagnol, ... Mes chers amis, le français nous suffit s'il s'agit de disposer d'une langue qui nous fait entrer en contact avec le monde ... Apprendre la langue régionale, c'est se sentir irrémédiablement d'un pays. Un sentiment que réprouvent les occitanistes, pour des raisons philosophiques en partie, mais aussi personnelles (et sans polémiquer, que la majorité des occitanistes bien en vue n'aient pas leurs racines dans la dite Occitanie n'est pas anodin quant à la relation qu'ils entretiennent avec la langue d'un pays).

Bref, alors que la francisation progressait depuis l'après-guerre, les militants linguistiques ont osé le snobisme qui consistait à déconnecter complètement la langue d'un contexte territorial pour en faire un objet d'étude universitaire, ou pire le catalyseur de la naissance d'un peuple qui n'avait jamais existé. Si au lieu de cela, dans chaque grande région culturelle du Sud de la France, on avait relevé les identités vernaculaires, en parlant des peuples gascon, provençal, limousin, ... alors nous aurions pu avoir une chance de maintenir l'usage des langues vernaculaires, qui avaient perdu leur utilité sociale. Seulement, aujourd'hui, nous nous sentons tous profondément français, et parce que français, nous parlons français. Et comme jamais personne ne se sentira occitan, il n'y aura jamais de langue occitane. Peut-on encore parler des Gascons par contre ? Douteux.



  • L'erreur du mouvement gascon

L'échec de la Gascogne à mon avis, c'est le conservatisme des félibres qui au moment clé de la constitution des identités régionales (la charnière entre les deux siècles, jusqu'aux années 30), n'ont pas osé renier officiellement les idéaux de jeunesse mistraliens et ont donc préféré s'enfermer dans un méridionalisme qui faisait le jeu des stéréotypes français sur le Sud, plutôt que d'amorcer la rationalisation d'un nationalisme gascon via les découvertes et les modes de l'époque : études sur le passé aquitain de la Gascogne, art-déco basco-landais, ...
Dans leur correspondance personnelle, des gens comme Camelat ont conscience de l'impasse de l'idéal d'oc, de la nécessité de renouer avec l'Espagne (chez lui les Catalans, chez d'autres les Basques), pour échapper à une langue sans peuple.

La seconde guerre mondiale va venir mettre fin à tout cela et avec les Trente Glorieuses et le gaullisme triomphant, l'unification finale de la France sera mise en place, l'occitanisme étant une réponse peu adaptée à cette dernière puisqu'il reprend l'idéal un peu puéril de Mistral "des Alpes au Pyrénées" auquel il articule une terminologie tiers-mondiste ridicule de libération nationale dans les années 60-70 ; et aujourd'hui il fait le jeu institutionnel de la décentralisation à la française en forgeant des identités aquitaine et midi-pyrénéenne.

Il est possible que mon analyse soit biaisée, mais je persiste : c'est l'idéal d'oc, dans toutes ses moutures successives, qui a empêché une renaissance gasconne.

Les suffixes en gascon : convergences ibériques

Source : Rohlfs

1. -ar < -are : indique où poussent les plantes comme en espagnol
branar "endroit couvert de bruyères", heugarar "endroit où il y a beaucoup de fougères", tojar "endroit plein d'ajoncs", ...
Cf espagnol : avellanar, espinar, ... ; catalan : alzinar, ginestar, ...

2. -ader (-ater en Aspe) < -atoriu : -oir en français, -oira en occitan, -adero en espagnol, nomme un instrument ou un endroit
lavader "lavoir", arruscader "endroit à lessive", bohater "soufflet à feu", ...

3. -ada < -ata : utilisé comme le français -ée, mais également pour des végétaux plantés
hereishada "frênaie", brugalada "terrain où croît la bruyère", pinada "bois de pins" (cf aragonais : pinada)

4. -aga/aca : groupement de plantes, d'origine basque (-aga : altzaga=lieu planté d'aulnes, arteaga=bois de chênes verts, ...)
bruishaga "lande de bruyère", tojaga "ajonc épineux", ... Cf aragonais : toyaga "ajonc épineux", izaga "jonchaie", ...

5. -arro : exprime une idée aumentative ou péjorative, d'origine pré-romane peut-être basque
canharro "gros chien", escloparro "gros sabot", ... Très fréquent en espagnol.

6. -as < -aceus : idée augmentative
vitassa "grande vie", crambassa "grande chambre", ...

7. -at < -attus : diminutifs
sarriat "jeune isard", tauregat "jeune taureau", aguilat "aiglon", ...

8. -au < -ale : formation de substantifs, souvent restés féminins comme en latin
destrau (f) : hache < (ascia) dextralis, ...
Peut jouer le rôle du suffixe -ar en Comminges/Couserans : ortigau "endroit plein d'orties", avedau "sapinière", ... Cf espagnol argomal "terrain couvert d'ajoncs"

9. -èr < -arius : -ier en français, -ièr en occitan, -ero en espagnol, -er en catalan, désigne des métiers
crabèr "chevrier", aulhèr "berger", ...
Désigne aussi des arbres : pomèr "pommier", noguèr "noyer", ...
Ainsi que des ethniques : Antrassèr "d'Antras", Sentenhèr "de Seintein", ... Cf catalan Castelloner

10. -èc : origine inconnue, forme des adjectifs
eslurrèc "glissant", luenhèc "éloigné", ... Cf espagnol maleco, joyeco, ...

11. -et : différent du diminutif -et et du collectif -et, se rattache aux verbes
anilhet "hennissement" (de anilhar), bramet "beuglement" (de bramar), ...
Suffixes équivalents : -at et -it

12. -ic : formation de diminutifs, d'origine pré-romane (?)
nasic "naseau", poric "poussin", ...
En français : -iche (pouliche, barbiche, ...). En espagnol : jovenico, señorica, ...

13. -it < -ittus : diminutifs
pesquit "petit poisson", capit "sommet d'un arbre", ...
En poitevin : pequit "petit", agnitte "agneau femelle". En espagnol : bracito, arbolito, ...

14. -òrro/òrra : valeur péjorative
pegòrro "imbécile", pishòrra "grande pissée", ... Cf aragonais : pichorra "membre viril" ; espagnol cabezorro "grosse tête"

15. -on < -one : valeur diminutive
auseron "petit oiseau", croston "croûton", ...
Utilisé fréquemment pour les prénoms : Miquelon, Menicon, ...
Forme spéciale -onha avec valeur affective : Meniconha "Dominiquette", pomonha "petit baiser", ...

16. - orro (m) / -orra (f) : valeur péjorative, origine préromane
cassora "vieux chêne étêté", guilhorra "coquine", ... Cf aragonais baturro "paysan grossier", ...

17. -òi : exprime la tendresse mêlée de compassion
beròi "joli", chicòi "petit", polòi "dindon", ...
Fréquent en catalan : bonicoy, minoy, petitoy, ...

18. -uc : suffixe diminutif. Cf espagnol -uco (hermanuco, carruco, ...).
hilhuc "filleul", terruc "motte de terre", ...

19. -umi/um < -umine : suffixe collectf avec idée péjorative
vielhumi "vieillesse", sauvadjumi "bêtes sauvages", ... Cf espagnol muchedumbre "multitude", podredumbre "putréfaction", ...

20. -us < -uceus : suffixe péjoratif. Cf espagnol -uzo, catalan -ús
lanussa "mauvaise lande", carnús "charogne", ...

21. -usc : valeur péjorative. Cf espagnol -usco (negrusco, pardusco, ...)
lanusquet "landais", peirusquet "pierreux", ...

mercredi 17 mars 2010

Murèl : le nom languedocien de Muret

Muret, en Comminges, est probablement issu du bas-latin murellum formé sur murus=rempart et le suffixe diminutif -ellum pour indiquer une fortification quelconque, le passage à la forme actuelle étant classique :

murell(um) > murell (e bref) > murèty

(Probable ancienne prononciation pan-gasconne de la mutation gasconne de -ll final > -ty, aujourd'hui prononcé -t sur place, -tch en Comminges et Couserans, -ty à Orthez, ..., noté -th en graphine alibertine.)

D'où : Murèth.

Une forme languedocienne aurait été : Murèl (on trouve Murel dans la chanson de la croisade albigeoise du XIIème siècle). Et en français : Mureau.

Muret est donc bien en Gascogne, comme Portet (du latin portellu, "petit port") et Pinsaguel, dit localement Pinsaguèth. C'est la raison pour laquelle en français régional de Toulouse, on dit (disait) Murètt en prononçant bien le t final alors qu'on disait Castagné pour Castagnet, qui lui est issu du latin -etum, qui senti comme tel, a été adapté en français tel qu'il aurait été modifié.

Au passage, notons que l'étymon murellu(m) a pu servir également au Pays Basque où il devient Murulu (simplification de -ll- > -l-, assimilation vocalique murelu > murulu). Murulu d'Arros au Pays Basque est ainsi noté "mured" dès le XIIème siècle dans les textes gascons, "mureth" en 1350.

mardi 16 mars 2010

Etude succincte des patronymes d'oc

Le moins que l'on peut attendre de l'existence d'une civilisation occitane serait des noms de famille communs, en dépit des variations linguistiques. C'est le cas du Portugal, où du Nord au Sud, ce sont les mêmes noms. C'est le cas également des pays castillans, des pays germanophones, des pays flamands, ... C'est le cas des voisins catalans.

Ce n'est pas le cas de la dite Occitanie. A la Provence qui fait le choix des anthroponymes comme l'Italie du Nord, s'oppose la Gascogne aux noms de famille descriptifs tout comme les patronymes basques. Ce sont là les deux pôles principaux.

Petit échantillon :

Puy-de-Dôme (Auvergne) :
http://www.geopatronyme.com/hitdept/63

- Faure : un métier (forgeron)
- Martin : un anthroponyme
- Roux : une caractéristiques physique
- Boyer : un métier (bouvier)
- Tixier : un métier (tisserand)

Aude (Languedoc) :
http://www.geopatronyme.com/hitdept/11

- Marty : un anthroponyme
- Raynaud : un anthroponyme (germanique Raginald)
- Vidal : un anthroponyme
- Fabre : un métier (forgeron)
- Bousquet : un lieu-dit (bosquet)

Landes (Gascogne) :
http://www.geopatronyme.com/hitdept/40

- Dupouy : un lieu-dit (latin podium>poi)
- Lalanne : un lieu-dit (la lande)
- Lafitte : un lieu-dit (la borne)
- Laborde : un lieu-dit (la grange)
- Labat : un lieu-dit (la vallée)

Creuse (Limousin) :
http://www.geopatronyme.com/hitdept/23

- Moreau : un anthroponyme
- Petit : une caractéristique physique
- Martin : un anthroponyme
- Giraud : un anthroponyme
- Tixier : un métier (tisserand)

Alpes de Haute Provence (Provence) :
http://www.geopatronyme.com/hitdept/04

- Blanc : une caractéristique physique
- Roux : une caractéristique physique
- Martin : un anthroponyme
- Arnaud : un anthroponyme
- Michel : un anthroponyme

Aveyron (Guyenne) :
http://www.geopatronyme.com/hitdept/12

- Fabre : un métier (forgeron)
- Bousquet : un lieu-dit (bosquet)
- Marty : un anthroponyme
- Costes : un lieu-dit
- Delmas : un lieu-dit

Il y a au moins une fracture nette entre Ouest et Est : l'Ouest, pays atlantique et de montagnes reste fidèle au vieil univers aquitano-celte qui décrit l'environnement. L'Est est soumis aux innovations romano-germaniques qui font de l'individu le centre du corps social. La Gascogne et le Pays Basque sont même caricaturaux dans l'obsession descriptive des patronymes : la quasi-intégralité des patronymes gascons, comme les patronymes basques, tirent leur origine d'une maison-souche dont le nom décrit la situation topographique, à la base du droit pyrénéen.

D'ailleurs, les patronymes gascons semblent souvent n'être que des traductions des patronymes basques : prenons les patronymes basques les plus répandus et constatons leur équivalent gascon.

Etcheverry <> Cazenave (Maison neuve)
Sallaberry <> Sallenave (Maison neuve)
Amestoy <> Tauzia (Lieu planté de chênes tauzin)
Etchegaray <> Casadessus (Maison d'en haut)

lundi 15 mars 2010

Résultats du premier tour

Le premier tour des régionales a rendu son verdict. Je pense que l'on peut en tirer quelques conclusions :

- Forte abstention et rien de plus normal. Je ne suis pas de ceux qui diront que la campagne n'était pas de qualité, au contraire : LGV, réforme territoriale, eurorégions, ... La lecture des programmes était dense. Non, à la vérité, on voit très bien à l'aune de l'exemple corse (60% de participation) que seules les régions assises sur des cultures vernaculaires bien définies parviennent à mobiliser. Elles disposent alors de partis régionaux, d'une vie publique régionale autrement plus intéressante que de savoir qui va réparer les murs des lycées.

C'est donc en grande partie l'échec de la région, institution artificielle, décentralisation à la hussarde qui se base sur la déconcentration administrative. La régionalisation en France, ce n'est pas l'expression des régions, c'est Paris qui somme des assemblages de départements de se trouver des thématiques communes, une identité.

On voit bien les régions qui marchent, qui sont identifiées. D'une certaine manière, avec sa Septimanie, Frêche avait compris l'importance de la formation d'une identité régionale. Et en jouant le Sud contre Paris ces derniers mois, il a véritablement redonné vie à un petit peuple languedocien (il suffit de lire sur Internet les réactions des internautes de Midi Libre par exemple).


- L'autre conclusion, c'est l'échec des Verts en Aquitaine. On ne va pas jouer au "con", cela n'a strictement rien à voir avec l'alliance occitaniste. Encore que. On ne peut pas se faire élire dans une région encore rurale quand au fond, dans tout son programme, on n'a de cesse de s'opposer aux derniers avatars de la culture régionale. Chasse, agriculture, pastoralisme, ... Rien de plus logique que contrairement au reste de la France, les votes se soient plutôt portés sur la liste Lassalle du Modem.

Je suis assez sensible aux questions écologiques mais il faut savoir les défendre intelligemment dans une région rurale, en proie à la crise. D'une certaine manière, on peut faire le même reproche à la politique linguistique des occitanistes. Quelles conséquences ? Très certainement, la région se rendra compte à terme du peu d'intérêt pour la question linguistique des populations
locales, du moins telle que formulée par les occitanistes.

Emmanuelli a interprété le vote comme un référendum en faveur de la LGV. Il n'a pas tort je crois. Il y a quand même une vraie volonté de désenclavement, avec ce que cela implique d'acculturation. La civilisation du TGV est trop séduisante. La LGV se fera, parce que l'UE la désire et parce que les les citoyens la désirent. Alors, il faut en voir les aspects positifs : moins de 2 heures pour faire Pau-Bilbao, Pau, Tarbes et Bordeaux enfin correctement reliées, les Landes ancrées dans le système métropolitain bordelais (il faut bien se rendre compte qu'au fond, Bordeaux n'avait pour l'instant été relié qu'à son Nord non-gascon : ça joue pas mal identitairement parlant). Le Modem propose une eurorégion Navarre-Euskadi-Aquitaine-Aragon, c'est assez séduisant et la LGV peut alors être l'outil de la matérialisation de cette ambition.

Alors la LGV, il faut sans-doute l'accepter. Et là clairement, on se demande : mais pourquoi l'A65 juste avant ? Franchement, on ne comprend pas. Ce projet est l'inanité même quand il suffisait de basculer en 2*2 voies la route nationale (surtout que l'A65 est parallèle à la nationale sur tout le trajet !!!).


Donc, pour ma part deux conclusions majeures :

- L'échec de la régionalisation à la française. C'est une bonne nouvelle en fait pour tous ceux qui souhaitent, peut-être un jour, un retour de la Gascogne sur les cartes de France. Dans l'idée que mobiliser sur une vraie petite nation sera plus facile. C'est douteux.

- L'échec de la stratégie des Verts dans des régions rurales inquiètes pour leur avenir qui fait pendant à l'échec de l'occitanisme ces dernières années.

samedi 13 mars 2010

Problème d'accent : de l'usage irraisonné de l'accent grave

Partout, en toute circonstance. C'est à se demander s'il existe encore des e fermés ... Constamment, tout est interprété e ouvert, le moindre e médian. C'est clairement la conséquence d'une francisation invisible dont n'ont pas conscience les occitanistes, pourtant si prompts à contester les francismes bien adaptés aux caractéristiques de la langue.

Ainsi certains écrivent Néouvielle (Vieille neige en théorie) : "Nèu Vièlha".

Source : http://sud.france3.fr/emissions/2617579-fr.php
(la vidéo est peut-être disparue)

J'ai vérifié carte 1019 de l'ALG : c'est bien "neu" dans la majorité de la Gascogne, et particulièrement en Bigorre (fermeture des voyelles après nasale). Toute personne un peu imbibée des sonorités gasconnes sent bien que Nèu Vièlha, ça ne sonne pas gascon. Au fond, il y a là languedocianisation (les dialectes languedociens sont beaucoup plus enclins à ouvrir les voyelles). C'est Neuvielha donc.

Il en est de même pour le terme de "ville" graphié "vièla". On sait comme le fait remarquer J.L.Massourre, "dans la partie Sud de la Gascogne, en dessous d'un axe médian orienté NO-SE e suivant la frontière SO du Gers, il se développe le plus souvent entre /i/ et /l/ une voyelle-pont qui peut être [e], [a], [ɔ] [œ]".

Ici : vila (terme de bas-latin) > viela

En gascon noir, le mot est prononcé "bieule". Comme en gascon noir [e]>[œ], on a confirmation que pour le terme de "viela", il s'agit bien d'un e fermé.

NB : Directement du latin villa, on aurait vira en gascon comme Virelade en Gironde, issu du latin Villa Lata.

samedi 6 mars 2010

Aliénation et moqueries : l'accent à Toulouse

Quand Séguy menait son enquête sur le parler français de Toulouse dans les années 50, il remarquait que l'on ne disait plus Murètt dans les jeunes générations mais Muré (par contre, on avait toujours dit Fenouillé pour Fenouillet, car il s'agit d'un suffixe diminutif, alors que Muret, c'est le gascon -èth issu du latin -ellum).

Aujourd'hui, voici l'état des choses (extrait du groupe en opposition à l'oc dans le métro, une mine) :


"Le mieux étant quand même Empalot (prononcer Emepalot' en accentuant la derniere syllabe).
La première fois, j'ai été pris par surprise, j'ai ris pendant 10 min."

Source

Voilà. Prononcer Empalot* comme il devrait se prononcer fait rire. Quand les sonorités mêmes de l'oc sont l'objet de la moquerie, c'est qu'il n'y a plus d'espoir. Surtout quand la plupart des intervenants possède des patronymes locaux ...

Autrefois, la figure du franchimand servait de sain contrepoint : la culture paysanne savait moquer les maniérismes des francophones. Ou de façon plus subrepticement raciste, certains traits de caractère : je pense à la haine du gavache chez les Gascons, la haine de la "lourdeur" d'oïl. Moi par exemple, les annonces en français de Toulouse, je les trouve ridicules, parigotes, calibrées. Mais je suis le seul probablement à être agressé ! Nous avons perdu la bataille des construits sociaux, je ne vois pas comment l'on pourrait inverser le "goût" d'une société.


* : A propos d'Empalot.

A l'origine, c'est seulement le nom de la métairie dépendant de Braqueville, désignée probablement selon la formulation fréquente = En + nom du propriétaire ou du tenancier.

Ce pourrait être le nom de celui qui, le 20 mai 1443, vendit "une borde avec terres cultes et incultes, albarèdes, ramiers et pâturages sise entre la métairie de Braqueville et la Garonne".
L'acquéreur était le chapitre de Saint-Etienne, et le vendeur s'appelait Jean PALOT.
Lorsqu'on construisit le viaduc, en 1860, il prit le nom d'Empalot et la tête de pont, sur la rive droite, hérita du vocable.
Puis, celui-ci s'étendit à toute la zone, de Pech-David au Férétra. Ce fut le quartier d'Empalot, tandis que le terroir d'origine oubliait son nom...

Qui a dit ?

"J'ai le regret de voir qu'Ismaël Girard et ses compagnons, voulaient réveiller une langue morte, et qui ne fut jamais de nulle part, et la vêtir d'une orthographe d'écrivailleurs antiques."

Réponse : Michel Camelat, grand écrivain bigourdan. C'est une citation tirée de ses lettres à André Pic dans les années 30.


"Il est peu probable en effet qu'une langue, populaire, qu'un simple patois, comme le béarnais, puisse se substituer au basque. Le basque, je n'en doute pas, sera tôt ou tard supplanté, mais il fera place au français et non au béarnais, et il est probable qu'il ne disparaîtra pas en reculant peu à peu, mais qu'il dépérira partout à la fois comme nos patois méridionaux. Partout déjà, le français est devenu la langue usuelle des familles éclairées ; il commence à prévaloir dans plusieurs villes, d'où il s'infiltre lentement dans les campagnes environnantes ; tout permet donc de croire que dans un petit nombre de générations tous nos basques connaîtront le français et qu'au bout de quelques générations de plus ils auront oublié la langue de leurs ancêtres.

En Espagne, le basque a perdu beaucoup de terrain depuis le commencement de ce siècle. Il y a 50 ans, il s'étendait au sud jusqu'à Puente la.Reyna (en Navarre); aujourd'hui les limites de cette langue passent un peu au nord de Pampelune ; par conséquent elles ont reculé d'environ 8 lieues vers le nord. Ce recul, qui s'est effectué graduellement, de proche en proche, contraste avec la fixité sinon absolue du moins, relative des limites du pays basque français ; mais en Espagne la langue basque se trouve aux prises avec une langue littéraire, organe officiel d'une nationalité que les Basques ont acceptée, -— tandis qu'en France elle est en présence d'un patois qui est déjà en décadence et qui, loin de pouvoir prétendre à l'absorber, périra probablement avant elle."


Réponse : Paul Broca, grand médecin.

C'est grosso-modo la description de ce qui s'est passé. Le basque crèvera après le gascon. C'est injuste tout de même, on était juste en train de conquérir Bardos dans ces années-là (il nous en aura fallu du temps d'ailleurs car depuis la fondation de La Bastide-Clairence, nous entourions ce village de toutes parts sauf un maigre corridor qui donnait sur Orègue) :)

lus sérieusement, il est évident que le basque survivra au gascon (tout comme le breton survivra au gallo) car le basque cumule deux avantages : un éloignement viscéral des structures grammaticales romanes (d'où exotisme, fascination, fierté) et une assise territoriale certes mensongère quant à l'extension véritable de la langue, mais bien ancrée dans les esprits (d'où l'importance de toujours lier une politique linguistique à des conceptions territoriales : faire la promotion du gascon sans clairement en parallèle avoir expliqué la Gascogne n'avait aucun sens).

Bref, nous sommes face à un fait ethnique, beaucoup plus résistant aux changements de longue durée.

lundi 1 mars 2010

Noter "mb" en gascon

Prenons le gascon "enveja" qui signifie envie, comme en sud-languedocien, du latin "invidia". Il est prononcé lembéyo/lembéjo.

m est clairement articulé. Or la restitution du son "b" en "v" empêche de noter ce son qui pourtant est fondamental pour l'articulation. On explique assez aisément les formes nasalisées modernes des néo-locuteurs malhabiles, calquées sur la manière française.

Remarquons au passage qu'en gascon et sud-languedocien, l'absorption de b par m est même générale pour les étymons latins.

palumba > paloma


Incidemment, cela signifie-t-il que le "v" d'"invidia" ne se prononçait peut-être pas "b" anciennement ? Quand le phénomène -mb- > -m- a cessé, le groupe -nv- devait en effet encore s'articuler différemment. Pourtant, dans les inscriptions du Comminges, conferani est déjà noté "gomferani" (f et v sont des sons voisins, des labio-dentales fricatives*).

Ce problème touche également la graphie basque qui a généralisé le digramme "nb", ce que contestaient les auteurs franco-basques. C'est d'autant plus stupide quand la série "mb" est étymologique comme dans Cambo, que les Basques écrivent alors Kanbo. Inbidia est prononcé Imbidia.

Même problème en espagnol, mais il ne viendrait pas à l'esprit des centaines de millions de locuteurs de prononcer à la française.

* : Ce qui est un argument supplémentaire que la prononciation "b" pour simplifier de v en dehors du domaine est probablement une extension tardive en provenance des pays ibéro-romans : le gascon et le castillan sont cohérents dans leur même répugnance pour [f] et [v]. Reste la question du catalan. et de l'aragonais. Pour ce dernier, on sait que le navarro-aragonais est né dans la vallée de l'Ebre, dans des zones très romanisées, soumises ultérieurement à l'influence mozarabe. Le catalan lui est supposé être né dans les Pyrénées.

Il n'en reste pas moins qu'il ne s'agit que de repousser le problème parce que le problème de la cohérence du traitement de [f] et [v] reste entier. A contrario, on ne peut qu'être stupéfait qu'un phénomène comme la répugnance pour [f] ait été aussi étendu géographiquement dans la plaine aquitaine : h en Nord-Gironde non-gabay, c'est surprenant (cela dit, la région est très dense en toponymes basco-aquitains en -osse). C'est pour cette raison que les questions de substrat ethnique doivent être prégnantes : le navarro-aragonais, plus que dans des régions romanisées, est né dans des régions auparavant en contact étroit avec la langue celte.

Ce modèle évidemment suppose que le navarro-aragonais a été importé tardivement dans les montagnes aragonaises.