vendredi 30 avril 2010

Basquisation du Béarn : le canton d'Accous

La vallée d'Aspe possède une forte toponymie d'origine basque romanisée. Il est donc assez aisé de reconstruire des étymons basques. Commençons avec le canton d'Accous.

- Vallée Aspe : du basque aitz="éminence rocheuse" + -pe="dessous"
D'où : Azpeko Ibarra


Les hauteurs d'Urdos au sortir du tunnel du Somport


- Accous : probable toponyme basco-aquitain en -oz à élucider (Achoss/Achost au XIIème siècle)
Le suffixe -oz a pu en basque à époque moderne être interprété par l'affriquée -otz 'avec ajout d'un -e final par analogie avec les déclinaisons). Il me semble raisonnable de maintenir -oz.
D'où : Akoz

- Athas : probable formation basque (cf Atherey en Soule) sur athe=porte.
Les liens intimes entre l'ancienne langue basque du Béarn telle que l'on peut la déduire des toponymes formés maintenus dans le Recensement des Feux de Béarn, et le basque souletin, autorise à maintenir à l'écrit l'aspiration.
D'où : Athaz

- Aydius : toponyme resté énigmatique, inchangé depuis le XIVème siècle. Même si l'étymon basque est probable, le mieux reste encore une simple adaptation graphique (avec réfection de la finale).
D'où : Aidioz

- Bedous : tirer le toponyme du latin betulla pose problème car les sourdes intervocaliques se maintiennent en Aspe. Une simple adaptation de la forme du XIIIème siècle - Bedos en 1267 - convient.
D'où : Bedoz

- Borce : probablement en lien avec le basque bortz=cinq. Borça en 1154.
D'où : Borza

- Cette : toponyme énigmatique, Setta en 1154, Cete en 1385. Une adaptation convient.
D'où : Zeta

- Escot : toponyme énigmatique, Scot en 1096, Ascot en 1576. Ne semble pas rapportable au gascon cout=col.
D'où : Azkota

- Etsaut : je ne crois pas du tout au fait qu'il s'agisse d'un 'saut' (forêt, du latin saltum) avec article pyrénéen.
D'abord, ce serait le premier exemple d'un macrotoponyme roman en Vallée d'Aspe. Ensuite, toutes les attestations anciennes indiquent Atsaut. Aussi je propose plutôt un composé basque Aitzalde (aitz=pierre, rocher et alde=à côté de) qui sera gasconnisé régulièrement en Atsaut, du moins la finale. En effet, le basque aitz est souvent plutôt réduit à aiz/az et donnerait Açaut/Aishaut (ce doit être l'étymologie de Achos). On peut tout à fait envisager que dans le contexte aspois, la forme avec affriquée se soit maintenue.
Sinon, on peut imaginer un collage Athe(t)zalde (athe=passage + suffixe locatif tz + alde) pour un sens de "à côté du passage", autrement dit le lieu qui commande l'accès à la Haute-Vallée d'Aspe et au Somport, un peu comme Athas en aval contrôle l'accès à la forêt d'Issaux ou Tardets (Atharratz(e) en basque) celui à la Haute-Soule.
D'où : Atzalde

- Eygun : du basque ihi=jonc + suffixe locatif -gun, Igun en 1449
D'où : Igun

- Ichère : lieu-dit sans attestation ancienne (Achère sur la carte de Cassini), prononcé localement /ay'chèro/. Probable étymologie basque à déchiffrer (sur aitz ?)
D'où : Itzera

- Jouers : du basque oihartz, composition classique de oihan=forêt + suffixe locatif -tz (comme Ogenne vient de oihana) , cf Oyharzun
D'où : Oihartz

- Léès : énigmatique.
D'où : Lez

- Lescun : étymologie basque bien identifiée, les Basques nomment d'ailleurs la commune "Laskun(e), du basque lats=ruisseau + suffixe locatif -gun (initiale assourdie après sifflante)
D'où : Laskun

- Lhers : énigmatique. Peut-être du basque leher=pin.
D'où : Lertz

- Lourdios : anciennement Ordios, toponyme basque sur urd=plateau.
D'où : Urdioz

- Orcun : du basque orki=bouleau + suffixe locatif -gun
D'où : Orkun

- Osse-en-Aspe : la forme moderne /'owso/ ainsi que les attestations anciennes (Oussa en 1196) font la preuve que l'initiale est vocalisée.
D'où : Olza

- Sarrance : l'étymologie latine proposée par Grosclaude est possible (du latin serrare=fermer + suffixe -antia) mais le toponyme peut admettre d'autres hypothèses. Dans tous les cas, adapter le toponyme convient.
D'où : Zarrantza

- Urdos
: du basque urd=plateau + suffixe locatif -oz, homonyme du village bas-navarrais
D'où : Urdoz

Essai de basquisation : règles du jeu

J'ai acquis la conviction solide que seule l'idée vasconne pouvait sauver l'idée gasconne. Pas vraiment au fond parce que les occitanistes voudraient la mort de la Gascogne (d'abord, elle est en mal en point, et s'il est vrai qu'il existe dans l'occitanisme béarnais une méfiance à l'égard de l'idée gasconne, je ne crois pas que les occitanistes aient eu les pouvoirs que je leur prête parfois même si je reste persuadé que 60 ans sans parler de Gascogne, c'est trop), mais surtout parce que je pense que la Gascogne ne peut véritablement retrouver une valeur ajoutée identitaire séduisante pour les Gascons dégasconnisés et les nouveaux venus que dans la recherche des racines basques, susceptibles de susciter une envie que le gascon, simple patois lointain dans les têtes, ne peut plus offrir. Et puis, ce n'est qu'un juste retour des choses, une communion avec un imaginaire qui a duré jusque dans les années 30, quand la Gascogne toute entière participait à la défintion moderne d'une identité basque : mystique du pin des Landes, maisons basco-landaises, ce peuple qui danse aux pieds des Pyrénées. Finalement, du temps où après n'avoir été qu'une partie du pays de Gascogne, culturellement inféodée, le Pays des Basques donnait le "la" identitaire dans le Sud-Ouest de la France.

Passons ces considérations qui mériteraient, je le crois, un livre, dans l'hypothèse où la sortie d'un ouvrage majeur pourrait encore changer le cours des choses. Pourquoi cette liste de toponymes gascons basquisés ? A défaut de pouvoir faire du gascon une langue basque (c'était l'opinion de Krutwig : castillan et gascon étaient les langues romanes des Basques) et même si je pense qu'il doit s'agir d'une stratégie à mener, il faut dès maintenant tenter la rebasquisation, au moins sentimentalement, et je crois que l'euskara, par ses propriétés, porte en lui un sentiment d'appartenance immédiat.

Je ne suis pas satisfait de mes basquisations. Elles sont le fruit d'une méthode expérimentale en partie qui relève de mes propres conceptions, mais également de ce que je sais de la toponymie des zones de contact et de l'adaptation des toponymes romans en basque. Je pars assez souvent de l'étymon latin mais de plus en plus, je pense qu'il faut reconstituer une forme romane que l'on basquise, voire carrément une traduction.

Il faut prendre les propositions qui suivront, pour ce qu'elles sont, un jeu. Et la nature humaine est joueuse. Quelques explications en vrac : elles sont incomplètes, je peux varier à mesure que j'avance, je n'ai pas d'avis tranchés.

- Le suffixe -anum

Gros des toponymes gascons, on a les villae latines en -anum. Ces toponymes sont présents en Pays Basque espagnol, Arellano en Navarre (Valerius), Luquiano, Ciriano en Alava (Lucius et Syrius) par exemple. Ciriano est Ziriao en basque avec chute du n intervocalique. J'avais généralisé cette solution à tous les toponymes en -anum. Mais dans ce cas, Mendi Marzana n'est pas juste, ce devrait être Mendi Marzao. Sans oublier que toute l'Ibérie connait les variantes féminines en -ana qui en basque sont simplement réduites à -a : ainsi Durana en Alava est Dura en basque (notons qu'en gascon, ce serait presque pareil comme lana donne lan). Personnellement, je ne sais pas quoi choisir : Mendi Marzana, Mendi Marza, Mendi Marzao ? Marza me semble le plus judicieux : ce serait également l'adaptation du roman Marçan (avec le n qui s'en va comme souvent en basque dans les emprunts).

Donc si je prends des toponymes landais :

Aubagnan qui est Albanianu donnerait : Albaña
Baudignan : Baldiña
Mimizan : Mimiza
Sarbazan : Zarbaza
Tursan : Aturza


- Le suffixe -acum

On a aussi les toponymes en -acum, d'origine celtiques, dont sans-doute beaucoup furent fondés à l'époque romaine, et qui comportent énormément de racines topographiques (comment se refuser à voir dans les Montigny, Montignac de France autre chose que "lieu de la montagne" ?). Selon certains auteurs, le suffixe basque -aga est directement lié à cet ancien suffixe -acum. Dans la mesure où les deux sont de même sens, j'hésite désormais à interprêter le suffixe -acum en -ago (qui est la forme en Cantabrie de ce suffixe : Cerbiago) et me demande s'il ne faut pas passer directement à -aga.

Armagnac > Armañaga
Lévignacq > Albiñaga
Préchacq <> Birixaga (ou Birixago ?)

J'hésite. Maintenir -ago qui est aussi la forme aragonaise me semble plus raisonnable.


- Les formations romanes :

Puis on a des toponymes romans : je pense qu'il faut adapter avec l'étymon mais pas toujours. J'avais généralisé parfois le recours à l'ablatif comme pour Aquis > Akiz(e) (Dax) : en fait c'est ridicule.

Gestas en Soule est le gascon gestars avec le suffixe botanique -ar au pluriel : il est simplement Jestaz(e) en basque. Je crois qu'il ne faut pas compliquer à l'extrême. Et traduire quand c'est évident : Belloc par exemple, même si l'abbaye homonyme est dite Belok en basque, supporterait Lekueder.

Si on prend Le Vignau, on a le choix. Adaptation du latin (sachant que l'article prouve que c'est une formation romane) ? On a Miñale. Adaptation du roman (comme l'aurait fait le souletin prenant un mot béarnais) ? Miñao. Traduction ? Quelque chose comme Miñaga. Miñao me semble le mieux en l'état actuel.

Mais pour Castets, je ne ferais pas le même choix. L'adaptation d'un étymon castellibus serait ridicule (Gaztelibuz ?). L'adaptation du roman maladroite tant le toponyme est transparent (Gaztetz). Il me semble que Gaztelueta qui comporte une idée de pluriel convient.

Il reste des petits problèmes notamment sur les voyelles (que fait exactement le basque dans un contexte nasale entre o et u ?), savoir s'il faut généraliser les affriquées (tz ou z ?), ... J'interprète le s latin par un z comme tous les emprunts basques anciens, sauf dans les cas bien socialisés comme Bastida (prononcer : Bachtida) alors qu'un emprunt direct au latin donnerait Baztita.

Autour du coq gascon

Je tire de ma grand-mère l'expression suivante, employée à propos d'une chatte en chaleur.

/ke kourr louzz 'guèlyouss/

"guèlyous" nettement accentué sur l'initiale, presque comme en lévitation : la syllabe initiale est prononcée 2 secondes, on attend assez peu la syllabe finale au singulier (au début j'avais compris "lou guèy").

Je trouve dans le dictionnaire de Vincent Foix :

guélhou=espèce de coq

Après demande, c'est effectivement le sens. Se dit aussi (surtout) des femmes légères. Pour ma part, j'entends e ouvert à l'initiale.

En normalisé, on a donc guelho/guèlho. Pour l'étymon, c'est compliqué. Processus gascon de perte de la syllabe finale sur gallicu ? Cela pose le problème des formes semi-savantes galh plutôt que gath (du latin gallu). Ce pourrait être un emprunt à l'espagnol (sachant qu'en gascon, les emprunts à l'espagnol conservent leur accentuation, cohérente avec le système phonologique du gascon, et que la finale atone -o est toujours interprétée -ou).

Le mot espagnol en question est évidemment "gallo". On sait que les Aragonais et les Navarrais fréquentaient jusqu'à la moitié du XIXème siècle tous les grands marchés sud-gascons : Arzacq, Tarbes, ... On peut imaginer que cette espèce de coq soit une espèce originaire d'Espagne. Ce ne sont que des élucubrations. Mais clairement, on ne peut pas faire l'impasse sur le fait que guelho doit être tiré du latin gallu, et que les règles du gascon ne permettent pas de le tirer directement (sauf à imaginer une forme semi-savante). Alors que via l'espagnol, c'est compréhensible et cela n'aurait rien d'original*.

* : En effet, ma grand-mère utilise "macho" en concurrence avec marro pour désigner le bélier reproducteur. La prononciation est fluctuante, entre /'majou/ et /'mashou/. Mais comme on trouve chez Rohlfs màtchou, emprunté à l'espagnol macho, pour "mulet", je pense dès lors qu'il s'agit du même mot.

Revenons au coq : guèlho serait au fond la seule attestation du latin gallu en gascon. En effet, pour la phrase "le coq chante", voici les modalités gasconnes :

- Béarn-Landes-Bayonne-Buch-Armagnac noir-Bazadais landais :

lo/eth hasan (que) canta

NB : Albret (47) : lo hajan canta

- Bigorre-Comminges-Gers (sauf Armagnac noir)-Lomagne-Gascogne toulousaine :

lo/eth poth (que) canta

NB : Bigorre montagnarde : eth poret que canta

Notons l'existence à Aulus en Couserans d'une forme étrange "por", qui s'explique par le voisinage du fuxéen "polh"*. En effet, la forme polh fuxéenne déborde sur le Couserans (qui ne connait ailleurs que poth), dans une zone qui ne vocalise plus (le Massatois). Cette forme "polh" étant sentie comme trangère, un masculin a été refait sur le féminin "pora" : "por".

* : en fait, en Vicdessos, -ll final donne l interdental. Il n'est pas possible de graphier ce son. "polh" est la forme de Foix.

- Gironde et pays septentrionaux :

Médoc/Haut-EDM-Bazadais garonnais : lo beguèir canta
Bordeaux/Bas-EDM/Libournais : lo biguèir canta
Confluent Lot-Garonne (47) : lo biguèr canta

Remarque : /jo/ en Petite Gavacherie, qui est jho en saitongeais gabay avec aspiration
Pénétration d'une forme jau aux abords du Marmandais en provenance de Seyches (dont on sait que c'est là que débute le "pré-limousin" à savoir le guyennais).

Face à la forme /dzaw/ du côté d'Eglisottes et Chalaure (Gironde limousinophone) existe une forme /gaw/ unique et localisée à Puynormand, forme fascinante illustrant le syncrétisme du mini-dialecte de ce village, aux confluences de 4 grandes zones linguistiques : poitevin-saintongeais, gascon, limousin, guyennais.

Dans tous les cas, on remarque que :

- Les formes tirées du latin gallu sont inconnues en vrai gascon (à l'exception de guèlhou qui pourrait être un emprunt à l'espagnol).

- La Gascogne de l'Ouest (Béarn inclus) préfère les dérivés du latin phasianu (=faisan) ou de vicariu.

- La Gascogne de l'Est préfère les dérivés de pullu.

vendredi 16 avril 2010

La "provençalisation" du Béarn

Il y a 10 ans, alors jeune lycéen, je m’inquiétais de la prolifération des maisons de style provençal en Béarn dans le courrier des lecteurs de la République des Pyrénées, et plus généralement des pavillons modernes qui ne respectaient pas notre architecture vernaculaire pyrénéenne, nos teintes délicates, le roux des hauts toits d’Orthez, l’harmonie de plomb des villages du Piémont. Intuitivement, il me semblait que ces cubes défiguraient le paysage : siégeant généralement avec lourdeur aux côtés d’une vieille ferme béarnaise à moitié détruite, ils signaient avec arrogance le goût d’une époque individualiste qui voyait s’effondrer les derniers codes communautaires. Bref, le Béarn s’éteignait à mesure que l’on attentait à son identité paysagère. Mais aujourd’hui, plus que d’attentat, c’est de maladie dont il faut parler : le Béarn tout entier est vérolé. Des villages ont irrémédiablement perdu tout caractère, noyés dans les lotissements bariolés de la civilisation de la tondeuse. L’olivier est le nouveau symbole de la réussite sociale. Il n’est pas une église – « centre-bourg » à densifier en langage technocratique - qui ne se retrouve ceinturée de petites maisons basses informes. Andoins, Balansun, Buros, Carresse-Cassaber, Carrère, Gan, Nousty, Pontiacq-Viellepinte, Sedze-Maubecq, … la liste des villages et villes perdus pour la béarnité est aux exceptions montagnardes près, celle des communes du Béarn.


Saloperie provençale

Ce sont avant tout le grand Lacq et le grand Pau qui se retrouvent les plus vitrifiés, ce dernier entrant en collision à l’Est avec l’influence non moins déplorable de l’agglo tarbaise. Les deux titans s’affrontent dans les enclaves, no man’s land sordide où un mauvais goût débridé trouve le lieu idoine pour s’exprimer : architecture globale de la maison qui tient du Rubik’s Cube, colonnades type « villa américaine », Sunset Beach dans les touyas. Les panneaux solaires servent d’alibi. Depuis 2 ans, la lèpre provençale touche même l’Oloronais qui pourtant avec Oloron disposait d’un modèle admirable de fidélité aux formes architecturales béarnaises : il n’en est pas de même dans la plaine avec une ville de Pau qui se figure être Nice et badigeonne de jaune et de rose les murs de ses maisons de ville, jusqu’ici d’une belle austérité blanche pyrénéenne, comme si les Pyrénées enneigées qui dominent la ville constituaient l’écume d’une vague méditerranéenne. « En Biarn, ne blanqueyen pas mey las maysous ».


Cachez cette austère maison béarnaise que je ne saurais voir !


La maladie progresse et touche désormais jusqu’aux maisons béarnaises restées debout : on met les murs à nu comme pour de vulgaires granges en faisant sauter les crépis, on restaure les toitures en tuiles romanes ou en fibro-ciment en lieu et place des tuiles « picous » ou des ardoises selon les régions, on éventre les façades avec des vérandas . Obsession de notre société pour la lumière, la transparence, la haine de l’austérité. A défaut de sa présence dans le foyer, la joie de vivre infligée à tous sur les murs de sa maison.


Massacre à la tuile romane


Il y a 10 ans, nous ne pouvions que constater une étrange mode. Aujourd’hui, nous pouvons désigner les responsables. Le premier d’entre eux, c’est l’Etat qui a confié aux maires des communes des pouvoirs en matière d’urbanisme bien trop importants, en dépit du bon sens. Ceux-ci, chargés souvent de l’élaboration du plan d’urbanisme, ne peuvent se permettre des contraintes trop rigides : la compétition entre communes pour attirer les nouveaux venus est rude. Il ne faut pas contrarier un jeune couple, lobotomisé par le rêve d’une France de propriétaires, perdu dans le fantasme du « Sud », qui vient faire construire sur sa commune. Ne pas entraver l’entrepreneur local qui ne met pas à disposition les bons modèles de maisons ou l’exploitant agricole qui voit certaines terres prendre de la valeur. Une seule solution pour lutter contre ce phénomène : supprimer les compétences communales en matière d’urbanisme et les confier aux intercommunalités qui pourront alors concentrer les nouvelles habitations sur un centre-bourg dans la verticalité via de petits immeubles bien intégrés au paysage (cela se fait à Morlaàs), ce qui évitera au passage le mitage du territoire agricole ou des frais supplémentaires d’entretien des routes pour les communes rurales.

Pour autant, me semblent tout aussi responsables les militants régionaux. Car en effet, il suffit de se rendre au Pays Basque pour constater combien notre peuple voisin et frère chérit son « etche » et ne tolère aucune atteinte à l’harmonie de son pays. Le constat est particulièrement frappant en Soule, la pyrénéenne : il s’agit là du dernier endroit où les nouvelles constructions respectent une charte architecturale … béarnaise ! De la force d’une identité bien établie. Ainsi, en nous enivrant depuis 60 ans de mièvreries méridionales, en ne relayant pas le petit patriotisme béarnais lui préférant le snobisme d’un universalisme « avé l’acceng », en préférant vanter en pure perte l’ouverture sur le monde qu’induirait la dite culture occitane plutôt que de concrètement parler pays et culture gasconnes, bref en parlant « Sud » plutôt que Béarn, nos militants occitanistes ont obtenu que l’Occitanie, pays romantique et imaginaire, se fasse devant leurs yeux. Vous l’avez votre Occitanie chers militants régionaux, chaque jour la tuile romane vient assouvir vos fantasmes cathares ; enfin le Béarn est devenu occitan, Plus Belle la Vie 24h/24 à Serres-Castet et Montardon, venez nombreux, places illimitées ! Quand pendant trop longtemps, on oublie de relayer dans l’imaginaire collectif l’idée de la petite nation et d’en décrire ses symboles (dont ceux qui relèvent de l’architecture : aussi bien l’art-déco néo-basque si subtil des années 30 que l’architecture vernaculaire rurale si variée des micro-entités géographiques oubliées que sont l’Entre-Deux-Gaves, le Soubestre, le Montanérès, …), quand on omet de dire ce qui nous est propre par peur de passer pour des fachos selon la terminologie désuète des années 70, quand contrairement aux Basques, on a peur de s’affirmer pour qui nous sommes afin de ne pas froisser la bien-pensance, quand on va jusqu’à taire le nom de Béarn pour pathologiquement le remplacer dans tout contexte par « Occitanie », il ne faut pas s’étonner que des décennies plus tard, disparaisse à la suite de la langue jusqu’à notre identité sentimentale. La mort du Béarn, dans le silence le plus total, sera une victoire à la Pyrrhus pour les occitanolâtres pourfendeurs de localistes, car la langue béarnaise ne renaîtra jamais dans l’univers pavillonnaire contemporain, symptôme d’un mouvement plus général tendant à l’homogénéisation.


Respect des formes vernaculaires en Soule

samedi 3 avril 2010

L'Ossau et son pic : pistes étymologiques

Le Pic du Midi et le Cirque d'Anéou


Je suis à la recherche des divers noms du Pic du Midi d'Ossau. Paul Raymond fait état de la mention "Lou Piec de Mieydi" sous la plume de Palma Cayet.

La mention "d'Ossau" est probablement récente et le fruit des géographes pour le distinguer de son homonyme bigourdan. Je sais que dans les Landes, du moins en Chalosse, le Pic du Midi d'Ossau est dit "lo Gran Caishau" (*), autrement dit la "Grande Molaire".

"Jean-Pierre" pour "Géant de Pierre" a priori, me semble être l'une de ces légendes populaires, peut-être d'origine savante, qui n'ont pas 100 ans et que certains se plaisent à colporter par snobisme distinctif, pour faire "authentique". Les occitanistes tombent souvent dans le panneau, eux qui font tellement dire à "Se Canti" (chanson pyrénéenne sans cohérence) ou "Joan Petit"(França rime avec dança, pas de supplicié rouergat dans l'affaire). Cela me semble d'autant plus récent qu'en aucun cas "Gigant de Pèira" ne donnerait "Jan-Pèira".

On voit nettement le Pic du Midi d'Ossau depuis le Pays Basque oriental. Plus précisément, on en voit les deux pics qui émergent.


L'Ossau depuis Sumberraute en Mixe

Quelqu'un connaitrait-il le nom populaire donné en basque ? Idem en aragonais, sachant qu'Ossau se dit Osal dans cette langue, l'étymon étant Orzal (**).

Si vous connaissez d'autres noms, notamment gascons, je suis preneur. Par exemple, on sait que le Pic se voir jusqu'en Gironde, à Bernos-Beaulac. J'ai observé personnellement ce phénomène par deux fois. Il devait bien avoir un nom.


Le Pic du Midi d'Ossau depuis Beaulac


Notes :

* : "caishau" est la forme graphique alibertine pour ce que la norme DiGam écrit "caixau" et la norme moderne félibréenne "cachau", pour une prononciation /ka'ʃaw/.

En catalan, on dit "caixal". Il semble également que Cajal, patronyme aragonais, ait la même origine. Il signifie "molaire" ("diente molar"). Issu du latin capsa, le suffixe est -al (-au en gascon), du latin -ale, qui forme les substantifs (il formait en latin des adjectifs, c'est pourquoi certains mots sont féminins en gascon : (fossa) aqualis > agau qui est féminin).

Il est probable que le terme de "cachalot" soit en français d'origine gasconne du fait de la pêche dans le Golfe de Gascogne de cet animal.

Dénommer une montagne "molaire" est classique. J'ai ainsi toujours appelé "Las Peñas de Haya" sur la côte basque "La Molaire" (je tiens ce nom de mon père qui a été enseignant à Socoa, il n'a pas pu l'inventer).

Un rocher de la baie de Biarritz s'appelle "Lou Cachaou" mais c'est un terme gascon récent. Le vrai nom de ce rocher est "Carritz" : "Lous Garrix" en 1850 dans un texte d'Augustin Chaho. Les Gascons de Biarritz l'ont déformé également "rocher Lou Canis" en 1831, cacographie ? Il est évident que Carritz est un nom basque, issu de *karri/garri=pierre (source : Iglesias).


** : A propos de la signification d'Ossau. Il semble qu'en basque, Ossau se dise "Urzari" : s'il s'agit bien d'une forme basque attestée, elle est alors la forme d'origine, même si évidemment des déformations sont possibles. Elle aura alors été faussement latinisée en "Ursalis", pour "vallée des ours".

On passe facilement de "Urzari" à "Ossau". D'abord, il y a le phénomène classique de confusion des vibrantes simples (r) et des latérales (l) dans les dialectes romans régionaux. Iribarren devient Libarren par exemple. Roncal (Erronkari) est un exemple parfait.

On peut donc supposer une étape intermédiaire : Urzali, réduite à Urzal. La question de la voyelle initiale est plus complexe. En fait, il y a variation vocalique en basque (source : Orpustan) : ainsi le basque ortzi=ciel est attesté urcia=Dieu dans le texte médiéval célèbre d'Aymeri Picaud. Devant sifflante en effet, /u/ a tendance à s'ouvrir en /o/.

Urzari*, forme secondaire Orzari, donnera bien Orzal. Ensuite, en gascon, on sait que le groupe /rz/ est assimilé /ss/ (cf Garcia/Gassie) d'où Ossal. Puis vocalisation de la finale : Ossau. A date ancienne également, passage de [o] à [u] (grand trait des parlers gallo-romans méridionaux) qui n'est pas passé à l'écrit (on devrait avoir Oussau). A date moderne, diphtongaison de l'initiale
[u] atonique : Aussau.

Mais que signifie Urzari/Orzari ? On a plusieurs hypothèses envisageables. Je pense qu'une analogie avec le village basque de Basse-Navarre "Ossès", nom gascon d'Orzaiz, est intéressante. Il est attesté "vallis que ursaxia dicitur" en 980.

Orpustan analyse ce toponyme comme suit : la forme de base est urzaiz, devenu orzaiz conformément au trait de phonétisme basque précédent. C'est donc un composé sur urz*, variante de urd* pour plateau (dans le cas d'Ossès qui est le nom de la vallée avant d'être celui du village, ce serait le "plateau central au pied du versant sud du Baïgoura") et (h)aiz, oronyme bien connu.

Orzaiz serait donc : "Plat et hauteurs", à peu de choses près la définition d'une vallée. Remarquons que l'on passe à la forme gasconne facilement : elle est attestée dès 1141 sous la forme "ossais" puis en 1242 "dou sees" (sic) puis "ouses" en 1302. Il y a juste eu successivement l'assimilation de "rz", réduction de la diphtongue finale ai>è, passage de [o]>[u] en position atonique.

Quid de l'Ossau ? Peut-on interpréter l'initiale d'un hypothétique Urzari comme une variante de *urd pour plateau ? La finale -ari, que l'on retrouve dans "Erronkari" (moderne Roncal) est énigmatique. Même si elle est possible, la confusion entre les vibrantes est plus rare : à la rigueur, on peut donc envisager le basque harri=pierre. Douteux. C'est à fouiller.

Autre hypothèse : comme dans le village souletin d'Ossas, un dérivé de l'hydronyme régional *ossa ("ousse"). Seulement, la forme basque dans le cas de ce village est Ozaz. Ce qui pose la question de l'étymon de cet hydronyme : peut-on supputer une forme initiale *urza (sur ur=eau en basque) ? Mais alors, pourquoi la vibrante r n'est-elle pas conservée ?

vendredi 2 avril 2010

Le nom basque de Pau et autres réflexions

Pau ne peut pas avoir de nom basque traditionnel, antérieur à la romanisation de la vallée du Gave. La raison est simple : le développement de Pau est récent (*) même si les capitales béarnaises successives ont tourné autour de ce lieu (Morlaàs comme Lescar), à l'exception d'Orthez. Lescar d'ailleurs a un nom parfaitement basque que l'on déduit facilement des textes latins ("Lascurris" au Xème siècle) : c'est le terme basque laskorr (**), sur lats=cours d'eau et probablement l'ancêtre du basque gorri "rouge, sec, nu", pour un sens final à déduire, soit "ruisseau à sec", soit "ruisseau rouge" comme Ribarrouy.


1. Pabe : un nom basque pour Pau


Revenons à Pau. Pau en basque, c'est "Paue". La finale -e est analogique et récente. Elle a été généralisée en basque à date récente du fait des dérivés qui la comporte. Pau-eko par exemple. La forme de base est bien : Pau. Bref, le basque a repris la forme gasconne vocalisée, la seule qui pouvait leur parvenir, dont on s'accorde à penser qu'elle est issue d'un oronyme pré-indo-européen *pal/bal (***).

Mais il existe une variante de "Paue" : "Pabe". Cette forme surprend de prime abord. Jouerait-elle sur l'étymologie populaire du paon (pavo en latin) ? Elle s'explique assez facilement grâce à la toponymie souletine.


2. Exemples de bilabialisation en toponymie souletine


Aroue, en Soule, à quelques encablures des premiers villages béarnais, sur cette route si belle qui fait passer de Soule en Basse-Navarre, la fin du monde pyrénéen. Les maisons sont d'architecture souletine, c'est-à-dire béarnaise, mais les teintes se font bas-navarraises : on a dans ces confins de la Soule l'exemple du syncrétisme le plus abouti.


La maison Etchemborde entre Nabas et Aroue

Passons. Pas d'étymologie connue de Aroue, qui est "aroa" en 1385, puis "aroue" en 1690. On sait juste qu'il existe un homonyme landais du côté de Sarbazan : Arue. Aujourd'hui, le nom du village en basque est Arue, probablement repris du nom officiel gascon, les attestations anciennes étant claires que la forme de base qui aurait dû être conservée est Aroa. Seulement, le village est également dit : Aibe.

Orpustan éclaire cette forme : classiquement en souletin, les r intervocaliques, autrefois aspirés, tombent (ainsi s'explique le nom du village béarnais d'Ance, encore parfois dit Arhantza en basque). De plus, en souletin, il y a passage de u à ü.

aroué > a(h)oué > aüé > aibé

Pabe s'explique de même :

paoué > paüé > pabe

Pour des phénomènes similaires, rajoutons à ces exemples deux villages souletins : Abense de Bas (ohense en 1377, abenssa en 1460, oense en 1690) et Abense de Haut, respectivement Onizepea et Onizegañia en souletin.


Abense-de-Bas

La signification est obscure : probablement un lien avec une base supposée oronyique ona- (+ suffixe locatif). Les noms romans sont issus régulièrement des noms basques en supposant une forme initiale Oniza (article basque).

Le passage à la forme romane selon Orpustan :

*oniza > onise > oénse > auénse > abense

On voit que toutes les grandes caractéristiques du sud-gascon expliquent le nom d'Abense : tendance nasalisante, passage de w intervocalique à b, ...

Serait-ce un tel phénomène de labialisation qui explique certaines formes bayonnaises ?

luna > loue > lüe > libe

Faut-il postuler une étape lüwe/liwe (qui existe dans de nombreux parlers landais et garonnais) ? Je pense que tous ces phénomènes pré-cités sont liés : les formes souletines de toponymes, le passage de w intervocalique à b en gascon béarno-chalossais, les formes bayonnaises dans un contexte bilabial, ... Il reste à agencer tout cela pour donner de la cohérence. Avis aux linguistes. C'est à creuser.


Notes :

* : Auch a gardé son nom d'Auski (cf Augusta Auscorum). Dax est Akiz(e)
(directement du latin aquis). Il semble que Tarbes soit Aturbe, ce qui
correspond à la première attestation de la ville ("civitas Turba ubi castrum
Bigorra") et ne manque pas de nous questionner sur un possible lien avec
l'Adour, Aturri en basque. Toulouse est Tolosa, Bordeaux est Bordale. Pour ce
qui est de Lescar, les Basques disent Leskarr(e), le passage de u à a dès le
XIIème siècle est étrange. Bref, les grandes villes historiques ont eu un nom
basque.


** : L'assourdissement de l'initiale de gorr* après le groupe apico-alvéolaire
ne semble pas une règle intangible. Cf Lesgor dans les Landes.

*** : Je n'en pense rien de définitif à vrai dire. Parce qu'il y a des modes comme dans toutes les sciences. Il y a eu ainsi une mode anthroponymique, on interprétait tout en fonction de possédants romains ou médiévaux. Aujourd'hui, on est plus dans le naturalisme, à revoir des racines celtes un peu partout.

Intellectuellement, je suis assez en accord avec les thèses développées aujourd'hui : pour la France, on a minoré la toponymie celte (je prends le cas de l'Isère assez souvent : on a préféré inventer une racine pré-indo-européenne iz* que constater qu'en celte, isara signifie seulement "rapide"). La bascomanie, le mystère pour le passé pré-indo-européen ont beaucoup joué : on a
vu les Basques partout. Inversement, pour la Gascogne, on a exagéré l'apport anthroponymique. Par exemple, pour Souprosse dans les Landes, je ne vois aucune raison d'y voir un domaine de Superus (ce qui est aberrant avec un suffixe aussi ancien que -osse) plutôt qu'une formation sur le basque zubel=ormeau avec alternance latérale/vibrante (zulelotza > zube'rotza > soubrosse).

In fine, on manque beaucoup d'études de toponymie comparée. Et on en revient à Pau : linguistiquement, palum pour pieu donnera "pau". Une telle formation est-elle envisageable pour décrire un site ? Je n'en sais rien. Généralement, la comparaison avec la toponymie oïlique est intéressante : aurait-on des forteresses dite "Le Pieu" ou "Château du Pieu" ? Je n'en connais pas.

Alors, effectivement, on est tenté de recourir à la racine pré-ie *pal identifiée dans de nombreux endroits escarpés. C'est la thèse généralement admise depuis Dauzat. Cette racine est répandue en terres ligures (ce n'est pas la première équivalence entre toponymie ancienne gasconne et toponymie ligure : Strabon indique que la ville d'Aste, Asta en latin, signifie "rocher qui émerge
de la plaine", ce qui exactement le sens de "aitz" en basque) : La Cime de Pal dans les Alpes-Maritimes par exemple. En Gascogne, il y a le col de Pau en Aspe.

Par contre, clairement, on ne peut pas y rattacher le terme de balma/bauma "grotte" au demeurant absent en Gascogne : Delamarre dans son Dictionnaire de la langue gauloise cite la Vie des Saints du VIIIème siècle : "quam in cingulo illo vel balma, Gallico, ut reor, sermone, sic vocatam" (Vide Ignotum Casinensem cap. 12. Infra, Circulus.) Bref, le terme est dit gaulois. Ce qui ne signifie pas qu'en effet, le terme gaulois ne tirerait pas son origine d'une vieille racine commune à l'indo-européen et au pré-indo-européen.

Balma près de Toulouse fait partie de cette série de toponymes celtes, probablement consécutifs de l'installation des Volques chez les Tolosates : Ardenne ("plateau boisé" en celte), Basso Cambo (Bachacambe, du celtique cambo=méandre), ...

Pour revenir à Pau, il faut noter que la zone est dense en macro-toponymie basco-aquitaine : Aressy, Laroin, Buros, peut-être Idron, ... Egalement en micro-toponymie : tout l'Entre-Deux-Gaves est parsemé de lieux-dits archaïques (Garris, Biscarros, Cuqueron, ...) parce qu'il s'agit là d'une région béarnaise peuplée récemment. Mais également dans la plaine du Pont-Long : à Serres-Castet par exemple, on détecte au Pont-Long : le ruisseau Larlas (dissimilation du
basque Larratz=lieu de landes) et Bruscos. Le nom du Luy est lui-même probablement issu du basque lohi(=boue) comme Lohitz donne Louys puis Luz.

Seul bémol à tout cela : Pourquoi la racine *pal/bal n'est-elle pas présente en basque ?

Propos de comptoir sur la linguistique

La linguistique n'a pas besoin du concept de langue. Pas plus que la science n'a besoin de l'hypothèse de Dieu. La linguistique comme étude scientifique des faits linguistiques, peut se passer de définir une langue, parce que c'est un concept qui ne fait pas avancer les questions techniques d'étymons, de mutations phoniques, de charriage, ... Evidemment il y a tous ceux pour qui la linguistique est faite des élucubrations de Saussure. C'est l'homéopathie des sciences. Et d'autres pour qui linguistique rime avec sociologie de bazar.

Il est une seule chose intéressante en linguistique : l'étude de la matière, développer des hypothèses, confronter les modèles. Le reste, c'est de la philosophie, donc par définition l'apanage de ceux qui ne savent pas résoudre un problème de maths ou écrire un poème. La philosophie, c'est la matière des bavards. Autrefois, paysans, ils chantaient de petites ritournelles en travaillant la terre. Aujourd'hui, dans leurs universités, ils prennent un ton sérieux, lissent leur moustache et s'enivrent de leur petite maîtrise du langage. Dans les deux cas, on décrit le monde sans jamais suer, soit que l'on est inapte au raisonnement scientifique, soit que l'esthétique leur est inatteignable.

Saussure aurait inventé la linguistique moderne. Pourtant, on ne peut pas décrire une matière en utilisant cette dernière. La linguistique de Saussure se mord la queue. La philosophie est une science désuète, qui a succédé un temps à l'exégèse théologique, complètement discréditée par les sciences modernes. Seulement, il faut des siècles avant de s'en rendre compte. Alors, pendant quelques générations encore, nous allons supporter les alchimistes des temps modernes, les masturbateurs de mots.

Tout cela relève de la germanisation de l'esprit français entamée au XIXème siècle. Alors que les Français se préoccupent de faire la généalogie cartésienne des langues, les Allemands retombent dans leurs travers naturalistes et mystiques, fantasment sur ce que l'on peut dire du "caché". Protestantisme et chiisme ne font qu'un. Les Allemands nous ont fait le coup dans tous les domaines de la pensée : psychanalyse, philosophie, ... Dans 1000 ans, on rigolera à la lecture de Sartre ou de Saussure, comme on rigole des mythes grecs en tant qu'interprétation du monde.

Historique de la classification des langues d'oc

Voici un article intéressant (en provençal) du linguiste D.Sumien :

Classificacion dei dialèctes occitans

Mon avis :

Un mot sur Sumien : c'est un linguiste intéressant, l'un des rares à encore avoir une vision générale, qui réfléchit sur la standardisation de l'oc par macro-dialectes. Il me semble cependant que c'est un personnage qui possède une certaine disposition intellectuelle au fantasme, loin de la sensibilité sentimentale requise par tout romaniste pour l'étude de la France. C'est mon avis : cela demanderait une étude sociologique plus poussée, il n'en reste pas moins que les études d'oc attirent plutôt des individualités assez originales plus que d'austères professeurs allemands, comme c'était le cas il y a 30 ans. Cela n'enlève rien aux qualités de Sumien mais c'est dommage, car les professeurs allemands ne s'embêtaient pas avec des concepts de construction nationale : dire que le gascon se rapprochait intimement de l'aragonais, qu'à Menton on parle ligure ou que le Croissant (parlers de la Creuse notamment) est franchement d'oïl, ne leur posait aucun problème.

Je pense que le résumé historique des classifications du gallo-roman méridional est intéressant : on voit bien les errements de Mistral qui ne connaissait strictement rien au domaine d'oc ; c'est pourtant l'homme qui a conçu l'idée de la langue d'oc au singulier (Mistral classe le quercinois dans le gascon !). On constate au fur et à mesure des auteurs que le guyennais (seul terme que connaisse le grand linguiste Luchaire) est omis au profit du grand languedocien d'Alibert, sorte de fourre-tout central qui joue sur les mots et les concepts à savoir que sa centralité induirait une nécessaire centralité linguistique, comme si au fond les dialectes voisins étaient de simples variantes dialectales de l'ensemble central. C'est évidemment une pure vue de l'esprit puisque ce "über-languedocien" (le terme est choisi à escient : il n'est plus possible de nier aujourd'hui l'implication dans la collaboration avec les Allemands du pharmacien Louis Alibert) ne repose sur rien d'autre que l'absence de vocalisation de l, phénomène marginal et polymorphe, qui plus est omis quand cela arrange (on classe la langue de Montpellier dans le languedocien alors qu'elle vocalise !).

On voit que certains auteurs de qualité ont pu dans les années 60-70 proposer des classifications hétérodoxes assez fascinantes : c'est notamment le cas des travaux de Bec sur la grande division du domaine d'oc entre un aquitano-pyrénéen (gascon, sud-languedocien, catalan) et l'arverno-méditerranéen (auvergnat, limousin, vivaro-alpin, ...) avec au centre les parlers des contreforts méridionaux du Massif Central qu'il appelle occitan central. Cette classification colle parfaitement avec ce que nous savons du peuplement historique de la France : sans l'avouer, Bec considère que les modalités romanes modernes sont les marqueurs historiques de faits ethno-culturels antérieurs à la romanisation (ici, l'opposition traditionnelle entre les pays pyrénéo-aquitains de substrat basco-ibère et les pays du Massif Central et des Alpes, de substrat celte).

La classification d'Allières est plus classique mais pour avoir lu son ouvrage, elle est loin d'être claire : en fait, Allières ne classifie pas, il décrit en prenant pour base la classification d'Alibert.

En matière socio-linguistique (un socio-linguiste est un type qui ne comprend rien à la linguistique mais qui rêve depuis tout petit de pouvoir se dire linguiste), il me semble que Sumien est plus maladroit : sa justification du mal-être nord-occitan est ridicule (ce serait la faute des méridionaux qui nient le caractère occitan de ces contrées). Sumien apparaît pour un obsédé du territoire occitan, qui combat les salopards catalans qui veulent annexer les Fenouillèdes (les Catalans ont tort : c'est tout le Razès et le Terménès qu'ils doivent annexer, et s'ils le veulent le Donezan, voire toute l'Aude afin de reconstituer les vieux pays est-pyrénéens médiévaux) et les immondes Français qui osent imposer une vision Nord-Sud de l'Histoire de France (ce n'est la faute de personne si effectivement, toute l'Histoire de France est faite d'une poussée francilienne sur le Sud et même si c'est beaucoup plus complexe in fine, c'est une donnée que personne ne peut évacuer). Tout cela est ridicule, d'une part parce qu'occitan et catalan sont en continuum exact (c'est de toute évidence une même langue, séparée par la seule isoglosse de labialisation du u), d'autre part parce que cela ne mène à rien de nier le caractère interférentiel des parlers du dit "Croissant". Pas grand chose non plus sur l'arpitan ou le poitevin-saintongeais dont la connaissance est indispensable pourtant pour toute classification un peu large.

Sumien propose ensuite sa classification : franchement, tant d'études qui ont montré depuis Bec les liens étroits entre sud-languedocien, catalan et gascon, pour au final que Sumien propose un grand languedocien à l'Alibert, d'Aurillac à Salses ... Comment peut-on affirmer que la langue de Foix relève d'une même macro-dialecte que celle de Bergerac ? Je trouve qu'il s'agit d'une régression intellectuelle : on reste coincé dans l'irrédentisme alibertin, il faut revenir aux conceptions plus saines d'un Ronjat.