mardi 4 décembre 2012

"Thérèse Desqueyroux" par Claude Miller



Mauriac est depuis longtemps l'un de mes auteurs préférés, non pas véritablement pour son style, qui frôle parfois la préciosité ("Le Mystère Frontenac" est à ce titre proprement illisible), mais pour ses thèmes de prédilection : la déliquescence de la bourgeoisie catholique de la lande bordelaise, l'âpreté au gain et l'émancipation des femmes. Je dois concéder être souvent plus sensible à la volonté de démonstration qu'au brio proprement littéraire, encore que Mauriac ne soit jamais dépourvu de ce dernier.


Thérèse Desqueyroux est le roman le plus connu de Mauriac, je n'ajouterai pas sur ce que l'on peut dire du livre en lui-même et qui a été rebattu ailleurs : il s'agit du portrait d'une femme de la bourgeoisie terrienne de la lande bordelaise qui empoisonne son mari dans un élan de liberté et de rejet du milieu stéréotypé dont elle est issue. Rien que de très classique : le roman traite de l'inadéquation d'un individu avec sa classe sociale, un individu pris au piège des codes empesés de celui-ci, et plus au loin, de la souffrance intellectuelle d'une femme dans un milieu d'hommes sans grandeur et de femmes soumises, en somme c'est le récit d'un être complexe au sein de la "race implacable des simples".


Le roman vient de connaître une (nouvelle) adaptation cinématographique par le défunt Claude Miller, c'est à celle-ci que je m'intéresse.



Le casting et les lieux


Il me semble que les deux premiers rôles sont assez bien choisis. Audrey Tautou possède l'âpreté de Thérèse tandis que Lellouche, grimé en bourgeois pataud des années 20, est parfaitement crédible. Tautou, probablement l'un des plus beau visages du cinéma français, loin des têtes de brochet des starlettes blondinettes du cinéma d'auteur français (les Léa Seydoux et autres Mélani Thiéry), captive par la dureté de ses expressions.


L'une des clés du roman de Mauriac est l'opposition physique entre Bernard Desqueyroux, le mari, l'homme de la lande, le descendant d'une lignée qui se veut honorable quand elle ne descend que de bergers, et Jean Azevedo, l'amant qui ne sera pas, l'homme de la ville, cosmopolite, au racines mêlées et inquiétantes même pour l'époque. Lellouche incarne très bien physiquement l'absence presque ethnique de grâce de ces bourgeois de la lande qu'une moustache bien entretenue tente de lisser : gros nez, têtes en triangle, lèvres fines sans charme, ... Par opposition, Stanley Weber est l'incarnation de la vigueur méditerranéenne, du charme presque exotique, la passion que cherche Thérèse et à laquelle seule semble avoir le droit sa belle-sœur qui n'y comprend pourtant rien.


Cependant, le casting des seconds rôles est plus déficient : je trouve que Francis Perrin n'est pas du tout dans le rôle de Larroque, le père de Thérèse, politique radical, pas plus que je ne trouve le couple des beaux-parents La Trave crédibles. Encore moins le couple de domestiques Balion et Balionte. Car il manque deux choses qui ancreraient ces personnages dans leur milieu : les tronches et les accents.


La disparition de l'accent gascon de ces incarnations girondines est une grave erreur : d'une part, l'accent d'un Bernard jouait pour Thérèse un effet de répulsion. Gille Lellouche parle avec un accent parisien qui cadre mal avec le personnage. En tout état de cause, on imagine assez mal cette bourgeoisie du Bazadais (dit "Sud-Gironde" de nos jours) sans l'accent d'un Jean Lacouture pour prendre un exemple connu en France probablement léger et effacé ou à la Manciet s'exprimant en français, au moins pour les personnages de Larroque et de Thérèse, en comparaison de ce qu'aurait dû être la prosodie du personnage du maire, de la tante Clara et des domestiques. Balionte dans le roman ne traite-t-elle pas Thérèse de "feignantasse" ?


Dans le même état d'esprit, les lieux choisis alternent le bon et le moins bon. La lande est admirablement filmée : sous le soleil, c'est le pays le plus beau du monde, le pin comme bâton dressé ; par vilain temps, ces mêmes arbres de vie se muent en cotons-tiges oppressants et souffreteux, la lande est lugubre. L'image rend parfaitement cette dichotomie si surprenante. Pour autant, le château choisi pour illustrer La Trave ne convient absolument pas : il est loin d'être représentatif des grosses demeures bourgeoises des Graves et de la lande girondine, une vraie erreur. Il en va de même du choix de transporter l'action judiciaire à Bordeaux en lieu et place de Bazas : le récit n'y gagne rien.


Le récit


Le roman de Mauriac est célèbre pour être construit pour sa moitié autour d'un flash-back : dès le début, Thérèse est acquittée et sur le trajet entre Bazas et la maison de Saint-Clair, celle-ci se remémore les événements qui l'ont poussée à tenter d'empoisonner son mari.


C'était la grande force du roman : dès le début, on savait que Thérèse allait au devant de quelque chose de nouveau, qui serait développé dans une seconde partie. Il est assez incompréhensible que Claude Miller ait pensé pouvoir s'émanciper de la structure du roman, en préférant une structure chronologique, de l'enfance à la délivrance à Paris. Probablement que le flash-back est en langage cinématographique trop convenu.


De ce fait, la force de l'acquittement perd de sa puissance, en procédant chronologiquement, Claude Miller semble vouloir nous expliquer les raisons objectives pour lesquelles Thérèse empoisonne Bernard, alors qu'au fond, la beauté du roman de Mauriac reposait sur la reconstruction subjective des événements qui avaient amené cette fille des pins à renier son milieu : comme elle le dira elle-même à Bernard dans ce qui, à mes yeux, est le plus beau dénouement d'un roman qui soit, elle savait ce qu'elle ne voulait pas. Claude Miller commet l'erreur de décentrer le récit de son film du personnage de Thérèse qui ne devient primordiale que dans la seconde partie du film.


Claude Miller n'a retiré du roman de Mauriac que l'aspect sociologique, parfaitement rendu il faut dire : au delà du manque de vraisemblance de cette bourgeoise landaise de 1928 parisianisée pour le public de 2012, l'aspect suffoquant de ce milieu catholique éclate aux yeux du spectateur. Mais Claude Miller a raté le subjectif : Thérèse n'est pas incarnée, peut-être en partie du fait qu'Audrey Tautou est dirigée avec trop de sècheresse, cette femme complexe, intelligente, peut-être même limitée au fond, qui ne sait pas ce qu'elle veut, cette femme prise au piège des aspirations méthodiques et rationnelles de ses semblables, n'existe pas, n'est pas le personnage central du film. Mauriac, pour paraphraser Flaubert, aimait à se demander s'il était Thérèse Desqueyroux, ce qui est certain c'est que Claude Miller ne l'est pas.

lundi 22 octobre 2012

Analyse concise des élections en Galice et au Pays Basque

Les médias français ne comprennent rien à l'Espagne. Plus particulièrement à la politique espagnole. Ainsi, Rajoy sortirait confirmé des élections en Galice et les nationalistes basques de gauche feraient une "percée". S'il est une leçon qu'il faut tirer des élections en Galice et au Pays Basque, c'est plutôt celle du statu quo.



La Galice, bastion conservateur


La Galice est une région traditionnellement conservatrice. C'est la région du défunt Fraga. Une sorte d'Alsace espagnole, ou peut-être pour une analogie plus correcte, d'Ouest français des Trente Glorieuses, d'avant les années 2000 (qui ont vu en France la gauche prendre l'Ouest rural anciennement démocrate-chrétien tandis que l'Est urbain, de la Lorraine à la Provence, sur substrat communiste, ouvriériste et tribunicien, passait à l'UMP voire au FN, car subissant de plein fouet la mondialisation). La Galice, un mix entre catholicisme, ruralité, paternalisme économique, ...





Quelle leçon alors tirer du fait qu'une région conservatrice vote pour un candidat conservateur, en l'espèce Alberto Núñez Feijóo ? Aucune. Cela ne peut rien signifier nationalement, sauf à la marge pour l'aura personnelle de Feijóo, possible successeur de Rajoy au PP ... Cela a aussi peu de signification que la victoire socialiste aux élections andalouses d'il y a quelques mois : l'Andalousie est le Nord-Pas-de-Calais de l'Espagne. Cela ne signifie en tout cas rien du soutien des Espagnols à la politique économique de Mariano Rajoy, politique au demeurant bien contrainte par les conditions internationales.

La façon, par contre, dont le vote de gauche se répartit plus équitablement en faveur de petits partis (bloc écolo-communiste d'AGE, indépendantistes de BNG), au détriment du PSOE, est plus intéressante, encore que ce ne soit là qu'une illustration banale du discrédit du parti socialiste en Espagne après des années de pouvoir.

Le bipartisme ne tardera pas à ressusciter le PSOE quand le PP sera à son tour en bout de course au national. On annonce régulièrement la mort de ces partis, en oubliant toujours que des alternatives crédibles ne peuvent émerger du fait du système électoral bipartisan. Bien entendu, à l'interne, après une telle défaite, les ambitions de certains socialistes, mis sur la touche par Alfredo Pérez Rubalcaba lors du dernier congrès, vont poindre. Appels classiques au changement de génération. On a connu ça en France après des élections régionales ou des élections européennes.

Quant au nationalisme galicien de gauche, il reste à son niveau de base, son étiage maximal, à savoir 25% des votes.




La communauté basque, rien de nouveau


Les médias français comprennent encore moins la politique basque. 






Le parti nationaliste basque (PNV) de centre-droit retrouve donc le pouvoir avec une majorité de sièges, après une mandature dans l'opposition. De quelle opposition s'agissait-il ? Le PNV était déjà majoritaire aux dernières élections. Seulement, les partis nationalistes de gauche, accusés de connivence avec ETA, n'avaient pu participer aux élections, car illégalisés : dès lors, une situation inédite fut possible, à savoir un pacte entre le PSOE et le PP face au seul PNV qui mena au pouvoir un socialiste, en l'espèce Patxi López, lors d'un scrutin boycotté par les électeurs nationalistes de gauche.

Comment qualifier un tel pacte ? Contre-nature assurément. Constitutionnaliste disaient ses défenseurs d'alors : face au nationalisme du PNV qui s'était matérialisé dans le plan Ibarretxe, un front unitaire était nécessaire. Bien entendu, le pacte n'a pas duré, surtout dès lors que le PP prenait le pouvoir au national et que PP et PSOE n'étaient plus d'accord sur la ligne économique, tandis qu'ils étaient contraints à l'alliance au local. 3 ans en tout, la situation était intenable. D'où les nouvelles élections.

Parallèlement, le Tribunal constitutionnel espagnol a légalisé les partis nationalistes de gauche. Dès lors, les résultats d'hier reflètent ce que la situation aurait toujours dû être : un PNV plutôt dominateur (notamment dans son bastion de Biscaye) face à d'autres partis (PP, PSOE, ...) avec lesquels ponctuellement, il cherchera des alliances.

Le résultat de la coalition de gauche indépendantiste, appelée EH Bildu, n'est en rien surprenant : parler de "percée" est une analyse erronée, il s'agit seulement du niveau normal du nationalisme basque de gauche, très puissant et sociologiquement ancré en Guipúzcoa par exemple, comme les élections municipales d'il y a quelques mois ont pu déjà le prouver. Déjà, on entend des figures nationales du PP type Esperanza Aguirre dire qu'il ne fallait pas légaliser Bildu. A la vérité, Madrid ne pouvait pas plus longtemps ignorer une réalité sociétale, à savoir le support populaire pour les partis de la gauche indépendantiste au Pays Basque : il ne sert à rien de casser le thermomètre si le temps ne nous plait pas.

Peut-on imaginer un pacte entre le PNV et Bildu, en somme un pacte nationaliste face aux partis constitutionnalistes (PP-PSOE) ? Probablement pas, Iñigo Urkullu, chef de file du PNV et futur lehendakari, a fait sa campagne sur des thématiques de centre, axée sur l'économie. Au demeurant, il n'est pas de l'intérêt du PNV d'aider Bildu à progresser encore, d'autant plus que Bildu gère de grandes villes comme Saint-Sébastien, et que la stratégie du PNV est plutôt de laisser les nationalistes de gauche se perdre dans la gestion quotidienne d'exécutifs locaux. Leur donner le pouvoir ponctuellement pour qu'ils déçoivent leur électorat en fait.



In fine, seules des circonstances exceptionnelles (sécession de la Catalogne ?) pourraient précipiter une alliance nationaliste entre le PNV et Bildu ... Cela ne risque pas d'arriver en l'état de crise dans laquelle se trouvent les communautés espagnoles. Le PNV va donc se contenter de faire ce qu'il fait depuis des décennies, de la politique qu'en France l'on dirait de la IVème République. C'est peut-être aussi bien.

mercredi 13 juin 2012

Bribes de vasconnité : mes résultats génétiques "Oracle"


Voici un texte en anglais sur mon blog d'anthropologie autour des résultats du test Oracle.

My Oracle results (Population Sharing)

Je vous conseille d'aller sur le lien. Pour ceux qui ne lisent pas l'anglais, un petit résumé :

- Les résultats d'Oracle donnent des distances d'affinité génétique avec  d'autres populations.

Indifféremment du calculateur utilisé (c'est de la tambouille interne, l'un est plus centré sur l'Europe, c'est de la tambouille interne), on retrouve les mêmes  populations avec lesquelles je suis proche : d'abord les  Basques espagnols, puis les Basques français (avec le problème posé par l'un des échantillons, cf le  texte en anglais), puis les Aragonais et les Cantabres.

Confirmation en tout cas de l'existence d'un espace génétique  franco-cantabrique, lié à l'ancienne extension de la langue basque. Le "Gascon"  du piémont pyrénéen que je suis, plus de deux millénaires après, est plus proche génétiquement des Cantabres (venus aider les Aquitains contre Rome) que des  autres Français (encore qu'on aurait besoin d'échantillons régionaux).


World9 Calculator


- Les résultats d'Oracle permettent aussi de fabriquer des "fantômes", à savoir  des populations imaginaires constituées de deux autres populations pour une  meilleure approximation.

Au delà des différences des deux calculateurs, il apparait surtout que la base  reste "basque" complétée par une autre population, d'autant plus lointaine que  la composante basque est forte.

Il me semble intéressant de voir que je peux être résumé à un mélange 60%  Basque, 40% Catalan, ce qui est quasi ma position de naissance. Mon approximation la plus fiable reste cependant celle d'un Basque espagnol (97%) avec 3% de ma variabilité génétique s'expliquant mieux par une population du Moyen-Orient (lire : migrations des premiers agriculteurs au Néolithique). Il faut manier ces résultats avec un peu de distance, mais dans tous les cas, ils confirment  l'appartenance du monde sud-gascon pyrénéen à l'espace génétique basque.


World9 Calculator


Bref, tout devient cohérent : l'architecture, les mythes, les faciès, la langue, ancienne comme romane, ... bref tout ce qui lie Aquitaine ancienne, Cantabrie,  Haut-Aragon et pays basques se reflète dans une même origine ethnique que la  génétique nous permet d'appréhender. Et plus loin, parmi les populations non-vasconnes, le fait que les Catalans sont  la population avec laquelle "nous" partageons génétiquement le plus tend à confirmer que l'ibérien n'était qu'un basque de la côte méditerranéenne, probablement déformé par le contact avec la langue des migrants en provenance du  Levant, qui fondèrent des villes.

Bien évidemment, nous aurions besoin d'autres échantillons génétiques !

Contactez-moi si vous êtes intéressés.

lundi 11 juin 2012

La chute de François Bayrou


Il est peut-être un peu tôt pour enterrer François Bayrou. La sympathie que j’ai pour lui somme toute tend à me faire souhaiter pour lui une seconde vie politique. Mais ce qui est certain, c’est que le centre politique est mort. Il ne pouvait en être autrement : depuis plusieurs décennies, du fait de la mondialisation des flux économiques, ainsi que le prédisaient déjà les économistes classiques comme Ricardo, la classe moyenne européenne se paupérise, au profit de l’émergence de bourgeoisies « exotiques » dans l’ancien Tiers-Monde, et avec elle, disparaissent ses idéaux : l’Europe, le libéralisme politique, l’humanisme parfois un peu gnangnan.

Il ne peut y avoir de centre que dans une économie prospère et une société apaisée. Le centre, c’est une idée des années 70. En période de crise économique, il faut être tranchant, quitte à être caricatural. Si le PS et l’UMP conservent leurs positions, la gauche étant plus que jamais le choix des villes, il est assez clair que la dynamique est à l’extrême-droite, extrême-droite qui se constitue des bastions dans le Sud-Est et le Nord, en zones sinistrées ou pavillonnaires ainsi qu’analysé le mois dernier à l’occasion des présidentielles. A suivre donc.

Cependant, la chute de Bayrou est plus personnelle. Elle doit s’expliquer avant tout par des ressorts psychiques quasi communautaires : s’il a échoué nationalement, c’est qu’il a cru que la France était le Béarn. Et si aujourd’hui localement il s’effondre, c’est qu’il n’a pas su voir que le Béarn était devenu la France. 






I - Car la France n’est pas le Béarn ...


François Bayrou est béarnais. Peu de gens en France peuvent se figurer que cela ait une grande importance. Pourtant, c’est primordial. Tout comme on ne comprend pas les hésitations fautives d’un Rajoy dans la gestion de la crise Bankia si on ne sait pas qu’il est galicien. L’analyse politique perd beaucoup à ne plus prendre en compte les tempéraments ethniques.

Le Béarn, c’est le centre. Le Béarn est une création purement politique élaborée au fil des siècles, basée sur une seule chose : la fidélité aux fors. Le Béarn est un pays d’oppositions constantes : dichotomie plaine/montagne, catholiques/protestants, … Mais c’est surtout une civilisation paysanne originale qui a eu à manœuvrer des siècles durant avec une terre souvent ingrate, une civilisation assise sur la maison-souche, le droit d’ainesse intégrale, la peur terrible de la division, foncière, communautaire, politique.

Ces blessures passées, mais peut-être aussi le tempérament propre aux habitants de la région (qu’il faut analyser de manière plus générale alors sous l’angle gascon), expliquent l’émergence d’individualités particulières, qui ont avec succès transporté à la fois la hantise de la division et l’esprit maquignon et cynique de la région dans le champ politique. Certainement pas Henri IV, si cher à Bayrou : c’était un noble français, un Valois par sa mère, dont toute l’éducation a été faite à Paris. Mais Bernadotte, Barthou, Labarrère, oui.

Vus de France, ces individus passent souvent pour des opportunistes. C’est là la caractéristique première des Béarnais en politique : l’incapacité à être d’un clan. Si l’on est béarnais, on parlera d’ouverture d’esprit, de refus de se trouver inféodés, d’hommes libres. Et c’est vrai que les Béarnais sont lestes à la parole, souvent cinglants, mordants. Inconséquents.
Bayrou est de ces gens-là. Il a à peu près tout du Béarnais, jusque dans son suicide politique depuis plus d’une décennie. Ce qui passe pour de la folie à Paris est du courage en Béarn. Ou en tout cas le comportement normal de quelqu’un qui pensera avoir raison contre les autres jusqu’au bout. L’art de l’obstination a quelque chose de beau. Surtout si cela finit mal.

Bayrou aurait donc fait un formidable président du Béarn. Président d’une contrée qui aurait maintenu sa civilisation agraire, qui aurait échappé à la révolution industrielle. Le Béarn de Félicien Prué en somme. Bayrou a d’ailleurs fait un très compétent président du Conseil général : c’est sous son mandat que les grands projets comme l’A64 ont vu le jour.

François Bayrou a, à mon sens, généralisé trop vite la sociologie politique de sa petite patrie à la France toute entière. La France n’est pas la plaine de Nay. C’est un pays traversé par les idéologies, les rivalités, un pays qui s’amuse à singer la guerre civile à chaque élection pour mieux se donner à un chef charismatique, non pas rassembleur, mais qui tranche dans le vif. La France est encore très franque.

La France, ce sont des camps les uns contre les autres. C’est le seul pays avec les Etats-Unis d’Amérique où la fidélité au parti prime sur la fidélité aux idées. Partout ailleurs en Europe, il ne pose aucun problème à ce qu’en fonction de la conjoncture, telle ou telle individualité puisse s’allier à tel ou tel parti. C’est le cas des Lib-Dems au Royaume-Uni, la seule nation où l’on fait vraiment de la politique et non pas de la seule administration. Mais aussi en Espagne de partis régionaux comme le PNV ou CiU. En Allemagne bien évidemment, où jusqu’aux Verts peuvent faire bouger des majorités. Bref, c’est la norme.

La norme en Béarn très certainement aussi, du moins dans les têtes. Mais pas en France. Car la France a connu des siècles d’Ancien-Régime, la Révolution, l’Empire, les Républiques jacobines, le gaullisme, autant de régimes qui n’ont jamais été conçus que dans le seul souci d’une action publique brutale mais efficace. Les Français ne veulent plus de la IVème République, pourtant le plus beau des régimes.

François Bayrou aura donc tenté de ressusciter la IVème République, non pas la république des partis comme on se plait à la caricaturer, mais celle des notables. De province. Rad-socs toulousains, chrétiens-démocrates basco-béarnais, les mêmes. Courants discrédités. Mais Baylet aujourd’hui a eu l’intelligence, du moins pour Paris, de devenir un moignon du PS.

Bayrou a cru que son Béarn pouvait se généraliser à la France, ce qui explique sa perte nationale. Sa défaite locale s’explique par le fait que le Béarn est devenu la France.



II - Car le Béarn est devenu la France ...


La 2ème circonscription des Pyrénées-Atlantiques, c’est plusieurs entités :


-         C’est la banlieue pavillonnaire « chic » (qui est hideuse à mon sens mais enfin, de l’avis des gens, c’est tape à l’œil donc chic) de Pau, les communes parmi les plus riches du département (Idron, Buros, …) qui s’étend vers Morlaàs : ce sont les croupes qui dominent les Pyrénées privatisées par des baraques modernes, c’est là que vivent les ingénieurs de chez Total, les militaires à la retraite, les cadres palois. Cela vote plutôt UMP.

Il est assez clair que cette banlieue paloise est sociologiquement « francisée » : elle vote aux législatives sur des thématiques nationales, ce qu’est d’ailleurs ce scrutin à l’origine. Elle ne pardonne pas à Bayrou son vote pour Hollande aux présidentielles. L’ancrage local n’a plus aucun sens, pire il est défavorable : Bayrou est un plouc pour eux. Les résultats sont clairs : l’UMP est en 2nde position devant Bayrou.


-         C’est la plaine de Nay, vaste contrée agricole, le pays de François Bayrou, de tradition  ancienne chrétienne sociale. Mais avec la croissance de Pau, la crise de l’agriculture, l’importance prise par Turboméca, la plaine se transforme en une extension de Pau, un lotissement géant face au Gabizos.


La plaine votait donc traditionnellement centre, démocrate-chrétien. Le PS s’est cependant bien ancré depuis des décennies. Il est clair que François Bayrou est désavoué sur ses terres. C’est dans la plaine de Nay à mon sens que la défaite de Bayrou prend le plus de sens : cette ancienne contrée agricole se tertiarise, elle vit de plus en plus des services et des commuteurs qui vont travailler à Pau. Le symbole de cette modification sociologique et démographique, c’est le McDo de Coarraze.

Bref, l’ancien électorat paysan de François Bayrou est en maison de retraite, vieillit, tandis que les nouvelles générations, petits fonctionnaires, salariés, … votent PS.


-         Enfin, le Montanérès, contrée plus rurale, où vivote une paysannerie en crise qui a toujours été conservatrice nationalement mais qui a toujours donné ses voix à Bayrou, et les donne encore. On ne peut pas dire que ce soit la partie de la circonscription la plus dynamique démographiquement …



En somme, pour résumer, il n’y a plus pour François Bayrou de prime au local. Pour une raison simple : les classes dynamiques et plus jeunes de la circonscription possèdent une sociologie politique « française ». On est de droite ou on est de gauche en fonction d’une histoire familiale mais surtout d’un statut socio-économique. Bayrou est jugé à l’aune de son positionnement national. Pour les gens de gauche, une députée PS est aussi valable, les électeurs ont intériorisé le principe gaullien du godillot. Pour ceux de droite, il s’agit de faire payer à Bayrou son vote pour Hollande. Quant au centre, il n’existe plus, car les mutations économiques contemporaines l’ont emporté.

Il reste, dans des villages reculés du plateau de Ger, à Arrien, à Lombia, à Espéchède, dans tous ces villages où je possède des ancêtres, ce que fut autrefois l’ancienne paysannerie béarnaise qui votait Bayrou. Cette même paysannerie qui désolait mes ancêtres par son immobilisme. Il est cocasse que moi, le descendant de ceux qui ont tenté de les acculturer (je suis petit-fils et fils d’instits, de militants socialos, …), je me trouve à me désoler de leur disparition, toute incarnée qu’elle est par l’évanouissement de la Bayrouïe, dernier avatar d’une originalité béarnaise balayée par le sens de l’Histoire. Vae victis.

mercredi 25 avril 2012

Analyse rapide des résultats du 1er tour des élections présidentielles dans le Sud-Ouest

Je me propose d'analyser très brièvement les résultats électoraux du 1er tour des élections présidentielles dans le Sud-Ouest de la France qui me semblent mettre en avant deux faits peu étudiés :

- Consolidation du vote frontiste dans la vallée de la Garonne depuis l'estuaire de la Gironde jusqu'en amont de Toulouse et émergence de nouveaux foyers de vote extrême.

- Consolidation de la dichotomie entre campagnes rurbanisées et centre-villes bobos, ce phénomène n'étant pas sans relation avec le précédent.


I - Une carte politique inchangée en apparence


Il faut dire que de prime abord, les résultats du 1er tour ne semblent pas faire émerger de nouvelles tendances : le Sud-Ouest de la France (je m'intéresse essentiellement aux régions administratives iniques dites Aquitaine et Midi-Pyrénées) reste une région de centre-gauche, conformément à son histoire politique radical-socialiste. A ce titre, le vote Hollande a eu les faveurs d'une majorité de l'électorat.


D'autres grandes tendances persistent : le Pays Basque intérieur (Soule exceptée) reste marqué par le vote à droite anciennement RPR, le vote "Inchauspé" j'ai envie de dire. Tout comme d'ailleurs l'Aveyron même si au fil des années on constate un basculement vers la gauche (pour un phénomène similaire, cf le vote breton sur 30 ans). Les Landes restent une terre de gauche, tout comme le Sud-Gironde voire le Tarn. Mais en somme, ces phénomènes ne sont pas intéressants, c'est le temps long d'une génération politique, les nouveautés à ce titre sont bien plus intéressantes car elles permettent d'induire ce qu'il en sera dans 20-30 ans.



II - Les nouvelles tendances qui dessinent l'avenir


1. Le vote abertzale au Pays Basque


Parmi ces nouvelles tendances, l'une qui retient mon attention, c'est l'importance toute relative et conjuguée du vote Poutou-Joly (jusqu'à 15%) dans le Pays Basque intérieur. Très clairement, se dessine là l'émergence d'un vote abertzale qui parvient, autant que je sache, à convertir parmi la jeunesse paysanne de Basse-Navarre et du Labourd intérieur, l'ancien vote conservateur traditionnel ex-RPR en vote alter, avec ce paradoxe de l'Histoire que ce nouveau vote est tout aussi patriote que l'ancien, je veux dire par là qu'il n'est qu'une adaptation à la nouvelle donne historique, contre un certain changement, contre une normalisation sur un modèle français (cf les luttes sur la chambre d'agriculture par exemple). De la même manière qu'au Pays Basque espagnol, le carlisme a donné le vote Amaiur d'aujourd'hui.

En tout état de cause, la constitution d'une conscience politique basque se renforce, Soule exceptée, le gouffre avec le Béarn n'a jamais été aussi grand, ce qui pose véritablement la question du dialogue politique à l'intérieur des Pyrénées-Atlantiques à l'avenir. Il ne faut évidemment pas prendre en compte les résultats de la côte, c'est une colonie de retraités franciliens.


2. Le vote frontiste dans la vallée de la Garonne


L'autre phénomène intéressant, c'est bien évidemment le vote frontiste, et sa dynamique propre dans le Sud-Ouest. J'identifie désormais une "vallée" frontiste, celle de la Garonne (en rouge).




Je me propose de faire une brève analyse de l'embouchure aux environs de Toulouse :


- En Médoc, le vote FN est très clairement la rencontre de votes qui auparavant trouvaient leur satisfaction dans d'autres candidats : le vote chasseur (ex-Nihous) et le vote viticole (ex-RPR). Les mêmes causes expliquant les mêmes conséquences, il doit être possible d'induire des raisonnements similaires pour la rive charentaise de l'estuaire ("Cognac"), le Nord-Gironde et l'Entre-Deux-Mers.


- Il faut noter que les Graves et les environs de Langon restent néanmoins fidèles au vote de gauche. La donne change dès que l'on entre en Réolais qui annonce le vote lot-et-garonnais des villes de la plaine (Marmande, Tonneins, ...). A mon sens, l'analyse est relativement claire : il s'agit d'un vote de rejet des populations immigrées en nombre important dans ces villes. Ce vote est porté par les descendants à la 3ème génération des immigrés italiens, en nombre dans cette vallée maraichère, venus "coloniser" cette terre après les massacres de 14-18, sur impulsion de la IIIème République. Il faut y ajouter l'adstrat du vote pied-noir, notamment vers Montauban. Au fond, on a là un vote assez similaire à ce qui se passe en Provence.



La nouveauté de ce vote frontiste, c'est qu'il s'étend désormais aux communes rurales aux alentours. Là aussi, il rallie le vote chasseur. Mais à mon avis, son apport le plus important provient du vote rurbain, celui des classes moyennes "blanches" déclassées qui font construire à la campagne pour pas cher leur petit pavillon dégueulasse. J'y reviendrai, je pense que c'est la constituante principale du vote FN en Toulousain.


- Toulouse est clairement perdue pour la droite et sans-doute à long terme. Les raisons sont simples, c'est la conjonction du vote banlieusard et du vote bobo du centre-ville, les classes plus huppées traditionnellement à droite ayant migré en périphérie, tandis que les classes ouvrières et moyennes "blanches", qui ont opéré un transfert du PCF/PS vers le FN, ont également été exfiltrées des villes pour des raisons foncières, se retrouvant à la campagne, condamnées à des vies de "commuteurs".


C'est donc là à mon sens les raisons du vote FN dans les vallées de la Lèze, de l'Arize, et plus généralement en Murétain et Volvestre, bref en amont de Toulouse, dans ce qui est le paradis pavillonnaire rurbain. L'exil des classes moyennes des villes a pour conséquence la consolidation d'un vote de rejet des élites traditionnelles. C'est le monde des petits entrepreneurs, des salariés déclassés qui passent leur budget en essence, des lotissements uniformes. De manière tout à fait consciente, la classe politique n'entend plus parler à cet électorat, du moins n'entendait plus le faire. Il faut dire que d'une certaine manière, toute la France institutionnelle - notamment la décentralisation mal ficelée à la française qui emporte la concurrence des communes de périphérie pour attirer les nouveaux-venus, au lieu de les concentrer en ville - est organisée de façon à favoriser ce clivage entre ville et campagne rurbaine, forcées de cohabiter dans la référence métropolitaine, mais qui développent des sociologies irrémédiablement distinctes.


Pour caricaturer les choses, disons que la France contemporaine, ce sont des métropoles constituées comme suit :

              - un  centre-ville où s'épanouit une population bobo déconnectée des enjeux réels, bénéficiant des savoirs et de la mondialisation, en communication avec le monde via un réseau de transport efficient (TGV, avion,, ...). Ces populations votent centre-gauche, écolo, centriste. Et Mélenchon parfois pour s'encanailler. Elles constituent le background culturel de l'élite française.

              - des "Bantustans" en périphérie proche où se développe une culture parallèle dite "de banlieue" (en fait, une culture mondialisée de ghetto, rendue possible par la mondialisation médiatique, la même depuis les faubourgs pakistanais de Londres jusqu'au Bronx) culture sur laquelle un service public de l'éducation déficient n'a plus prise. Ces populations votent "communautaire", en l'espèce PS, dans la mesure où les élites socialistes y ont généralement constitué leur clientèle électorale, parfois de façon très consciente (cf Terranova).

              - des villes "blanches" en périphérie lointaine, peuplées des anciennes classes laborieuses des villes, tout du moins de leurs descendants, vivant dans le rêve d'une France de propriétaires, de la tondeuse le samedi, de la piscine l'été. Ces populations ont voté Sarkozy en 2007, Le Pen en 2012.


Si l'on devait appliquer à Toulouse, ce modèle, on a bien un centre-ville bobo (Carmes, ...), des Bantustans (Le Mirail, ...) et la périphérie lointaine "blanche" (la vallée de la Garonne en amont, jusque très loin en Comminges).


Je pense que ce phénomène d'éclatement géographique a pour conséquence que pour la première fois depuis longtemps, la sociologie politique d'une région donnée colle avec sa situation géographique. Cette analyse demanderait confirmation dans d'autres métropoles. Mais aussi dans des villes petites ou moyennes : une ville comme Tonneins semble répondre à ce schéma (centre-ville encore relativement à gauche, communes rurbaines voisines comme Fauillet ou Varès pour le FN).


En tout état de cause, ce phénomène de la rurbanisation - renforcé par l'héliotropisme - expliquera dans les années à venir la montée en puissance du FN dans le Sud-Ouest de la France, à l'image de ce qui s'est passé en Provence. On constate ainsi déjà par exemple dans la Haute-Lande des foyers de pénétration très surprenants, mais qui sont bien en phase avec ce que l'on sait du boom démographique (lire : populations franciliennes fuyant la banlieue) dans cette partie du département, non loin de la côte.


Quant à la leçon politique à tirer de tout cela, l'analyse froide des données ne suffisant pas à mon sens, elle est double :

             - c'est l'échec de décennies de politiques françaises, notamment en matière d'aménagement du territoire, de politique industrielle et de décentralisation. Il faut à tout prix mettre fin à l'étalement urbain (qui de toute façon n'est pas viable, ni écologiquement, ni socialement), se doter du cadre juridique nous permettant de maintenir in situ une industrie (pourquoi pas sous la forme de coopératives ?) et revenir sur la décentralisation de 1982 qui n'a pas donné aux bons échelons les bonnes compétences (la commune ne doit plus disposer de la compétence urbanistique).

              - toute personne désireuse de se lancer dans la vie publique, de gauche comme de droite, devra tenir compte de ces données nouvelles, devra chercher à parler à l'électorat FN, ne pas l'ostraciser donc, bien au contraire, car c'est lui qui dans les années à venir déterminera les politiques à suivre ...



mardi 21 février 2012

Toulouse 1920-1940 : La Ville et ses architectes (compte-rendu de lecture)

J'ai acheté le livre "Toulouse 1920-1940. La Ville et ses architectes" qui est relativement intéressant sur une période qui a vu dans les villes du Sud-Ouest une véritable expérience de renouveau régional, via l'Art-Déco.


Cependant, ce livre, qui est écrit par l'école d'architecture de la ville, est de manière assez surprenante, très sévère avec le style néo-basque inspiré d'Arnaga.
Pour résumer, il est nié tout caractère régional à ce style, assimilé au rêve de vacances des anciens ruraux qui nieraient leurs racines.
Je crois que l'on a un exemple de plus du manque cruel d'études sur la question du style néo-basque.

A la lecture du livre, la seule Toulouse qui existerait serait ce mirage de briques réinventé au XIXème siècle.
Les auteurs du livre n'ont absolument pas conscience qu'à quelques encablures de Toulouse, en Lomagne, en Volvestre, partout des maisons rurales vasconnes, en tout point semblables aux maisons basques, en tout cas dans l'aspect général.
La maison néo-basque sur Toulouse, loin d'être la honte des origines, est au contraire un style profondément populaire, opposé au fond au renaissantisme snob néo-Hôtel d'Assezat.

Le livre date de 1991. Il marque le retournement idéologique des années 90 qui a fait le procès des époques qui précédaient.
Aujourd'hui encore, les architectes n'ont plus conscience de la force de la maison néo-basque pour une génération de paysans venus à la ville, ce qu'elle disait de l'inconscient collectif d'une population déracinée, qui certes rêvait de mer, mais retrouvait également des formes familières.
Les architectes de la fin du XXème siècle et du début du XXIème siècle font de Toulouse une autre ville, une ville qu'ils veulent méditerranéenne, ils ne comprennent pas que la brique est un matériau friable que l'on recouvrait d'enduit, et qui n'était utilisé qu'à défaut de carrières de pierre.
Dans le même genre, dans le livre "15 promenades dans Toulouse", l'auteur, qui est paloise, parle d'une ville qui retrouverait enfin ses couleurs en se retrouvant méditerranéenne et ensoleillée une fois les enduits enlevés, enduits qu'elle précise être le fruit de l'ancien complexe des Toulouse vis-à-vis de la grisaille bordelaise, bref la volonté d'imiter Bordeaux. C'est ridicule.

Pour conclure brièvement, je crois qu'il y a aujourd'hui tout un mouvement intellectuel qui n'a plus de vision historique honnête et qui préfère le confort des stéréotypes médiatiques à la réflexion historique.
Les conséquences visibles (provençalisation rurbaine, méditerranisation urbaine) sur les lieux que nous pouvons fréquenter me semblent lourdes de conséquence.
J'espère que comme toute mode, nous en reviendrons.

dimanche 5 février 2012

ALG : Mézin (47)

Première tentative de sous-titrage des données sonores de l'Atlas Linguistique de Gascogne avec Mézin (47) : à terme, je tenterai de mettre en ligne de la sorte tous les fichiers, mais cela demande du temps ... Le but est de porter à la connaissance du jeune public des enregistrements qui permettent de se faire une idée de l'ancienne prosodie gasconne, ainsi que de la prononciation, de manière à ce que les néo-locuteurs améliorent leur langue.



dimanche 29 janvier 2012

"La Gascouigno desoulado" (suite)

Je continue de relever quelques faits intéressants. Ainsi on peut trouver trois dédicaces faites par des collègues curés avec lieu d'indication de la paroisse :

A l'autur,
Amic nou't plaignés deus malurs,
Que t'an heit aquets grans boulurs,
Nou te'n plaignés pas dauantatgé,
Que certos lou Lenguadoc ;
E tout pays es au pilhatgé,
Auta plan qu'es estat toun loc.

D.Azema. Ritou de Mourassac


***

Au medis
Ny lous pistoulets a rouët,
Ny l'usatge de bieillos glaços,
Ny la bieillo gloso deu dret,
Ny d'un soulat las grans grimassos,
Ny mes lou ioc deu piperouët,
Nou se trobon pas en Lasplaces,
Soun esperit a tout lou moun,
He bese u Mercuro Gascoun

I.Landes. Ritou de Mauzac & d'Auribailh


***

Au medis
Bous meritats uno courouno,
Encaro que siatz courounat,
L'esprit de Diu à toutis douno,
A bous be boun a plat dounat,
Per iamay les mals fasets beiré,
Aus Gascous que n'ac pouirion creiré.

D.Aliens. Ritou de la Gracio Diu



Je laisse aux linguistes de la liste le soin de faire de plus amples analyses mais il est évident que les parlers de Mauressac et de Mauzac & Aurilbail sont gascons. Pour le parler de Lagrâce-Dieu, c'est plus ambigu : or Mauressac est tout à fait voisin ! Il est possible que la provevance des "ritous" (recteur je suppose) en soit la cause.

En tout cas, la langue du curé de Mauressac est pleinement gasconne : h gascon, vocalisation de l, ll final devient t, ... Remarquez que l'article toulousain masculin "le" n'est pas utilisé contrairement à la version de Lagrâce-Dieu ! Pierre Bec a montré que le h gascon dans les années 50 atteignaient toujours Mauressac, à quelques encablures de Cintegabelle.

La langue du curé de Mauzac et Auribail est également gasconne : h gascon, vocalisation du l, forme gasconne des verbes ("bese" là où Lagrâce-Dieu a "beiré"). Remarquez dans les trois textes que "j" à l'initiale se prononce "y" : "lou ioc" à Mauzac, "iamay" à Lagrâce-Dieu.

Difficile de tirer des conclusions de textes dont on ne sait rien des auteurs, mais en tout cas, il y a discontinuité évidente entre la langue utilisée par le curé de Lagrâce-Dieu et celle du curé de Mauressac, paroisses voisines.

vendredi 20 janvier 2012

"La Gascouigno desoulado"

Je viens d'acheter "La Gascouigno desoulado" aux éditions Letras d'oc, un texte par un dénommé Lasplaces sous le règne de Louis XIV, qui fait la litanie des ravages de la Fronde en Gascogne, de Toulouse à Bordeaux, en passant par Pau, même s'il s'agit surtout d'une évocation de la Gascogne garonnaise et du Gers moderne.

Sont très intéressantes les formes données par le curé Lasplaces des villages. Ainsi, Agen est dit « Agens » de manière assez curieuse, alors que Bordeaux est « Bourdeus » (comme en catalan et espagnol en somme, avec la réadaptation du –s final qui n'est pas étymologique, et est probablement une influence francisante).

Aiguillon est dit Aguilhon, comme si le o final avec nasale n'avait pas encore été fermé en –oun (il y a d'autres exemples jusqu'au XVIIIème siècle). Bajonette se dit Baiouneto et Goujon Gouioun, confirmation que j se prononçait y partout en Gascogne en des temps pas si anciens. L'abbé Lasplaces graphie le v intervocalique u : Billonauo par exemple. Casteljaloux est bien Castetgelous, Astaffort est Estahort mais Fontenilles et Fonsorbes sont Fountanilhos et Founsorbos.

Fals en Bruilhois est Hals (ce qui sous-entend je suppose Halhs) car dans le même texte, Fieux est Hius. La Sauvetat (32) est La Saubedat avec une intéressante forme sonorisée. Lachapelle est Lacapero. On a confirmation que Lavardens est Lauardens et que le n final dans Lèguevin se prononçait à l'époque, en tout cas dans le gascon de Lasplaces, car il écrit Legobin.

Il y a une erreur dans le texte : Jean Eygun qui annote identifie Mouchac avec Mouchan (32) : je ne pense pas, Mouchac est seulement la forme gasconne de Moissac, sans yod. Yod qui apparait dans Seysses qui est Seissos (on attendrait en gascon Sechos). Puycasquier est Pouycasque, Pujaudran est Puiaudran (encore j prononcé y).

Enfin, confirmation finale : Tonneins en gascon est bien Tounens, et je suppose même qu'en certaines régions gasconnes, cela devait tendre vers du Tounenx. C'est en guyennais que l'on dit Tounen, car ces parlers sont plus lâches au niveau de la prononciation, déjà influencés par l'oïl en somme, en tout cas par le limousin.