mardi 4 décembre 2012

"Thérèse Desqueyroux" par Claude Miller



Mauriac est depuis longtemps l'un de mes auteurs préférés, non pas véritablement pour son style, qui frôle parfois la préciosité ("Le Mystère Frontenac" est à ce titre proprement illisible), mais pour ses thèmes de prédilection : la déliquescence de la bourgeoisie catholique de la lande bordelaise, l'âpreté au gain et l'émancipation des femmes. Je dois concéder être souvent plus sensible à la volonté de démonstration qu'au brio proprement littéraire, encore que Mauriac ne soit jamais dépourvu de ce dernier.


Thérèse Desqueyroux est le roman le plus connu de Mauriac, je n'ajouterai pas sur ce que l'on peut dire du livre en lui-même et qui a été rebattu ailleurs : il s'agit du portrait d'une femme de la bourgeoisie terrienne de la lande bordelaise qui empoisonne son mari dans un élan de liberté et de rejet du milieu stéréotypé dont elle est issue. Rien que de très classique : le roman traite de l'inadéquation d'un individu avec sa classe sociale, un individu pris au piège des codes empesés de celui-ci, et plus au loin, de la souffrance intellectuelle d'une femme dans un milieu d'hommes sans grandeur et de femmes soumises, en somme c'est le récit d'un être complexe au sein de la "race implacable des simples".


Le roman vient de connaître une (nouvelle) adaptation cinématographique par le défunt Claude Miller, c'est à celle-ci que je m'intéresse.



Le casting et les lieux


Il me semble que les deux premiers rôles sont assez bien choisis. Audrey Tautou possède l'âpreté de Thérèse tandis que Lellouche, grimé en bourgeois pataud des années 20, est parfaitement crédible. Tautou, probablement l'un des plus beau visages du cinéma français, loin des têtes de brochet des starlettes blondinettes du cinéma d'auteur français (les Léa Seydoux et autres Mélani Thiéry), captive par la dureté de ses expressions.


L'une des clés du roman de Mauriac est l'opposition physique entre Bernard Desqueyroux, le mari, l'homme de la lande, le descendant d'une lignée qui se veut honorable quand elle ne descend que de bergers, et Jean Azevedo, l'amant qui ne sera pas, l'homme de la ville, cosmopolite, au racines mêlées et inquiétantes même pour l'époque. Lellouche incarne très bien physiquement l'absence presque ethnique de grâce de ces bourgeois de la lande qu'une moustache bien entretenue tente de lisser : gros nez, têtes en triangle, lèvres fines sans charme, ... Par opposition, Stanley Weber est l'incarnation de la vigueur méditerranéenne, du charme presque exotique, la passion que cherche Thérèse et à laquelle seule semble avoir le droit sa belle-sœur qui n'y comprend pourtant rien.


Cependant, le casting des seconds rôles est plus déficient : je trouve que Francis Perrin n'est pas du tout dans le rôle de Larroque, le père de Thérèse, politique radical, pas plus que je ne trouve le couple des beaux-parents La Trave crédibles. Encore moins le couple de domestiques Balion et Balionte. Car il manque deux choses qui ancreraient ces personnages dans leur milieu : les tronches et les accents.


La disparition de l'accent gascon de ces incarnations girondines est une grave erreur : d'une part, l'accent d'un Bernard jouait pour Thérèse un effet de répulsion. Gille Lellouche parle avec un accent parisien qui cadre mal avec le personnage. En tout état de cause, on imagine assez mal cette bourgeoisie du Bazadais (dit "Sud-Gironde" de nos jours) sans l'accent d'un Jean Lacouture pour prendre un exemple connu en France probablement léger et effacé ou à la Manciet s'exprimant en français, au moins pour les personnages de Larroque et de Thérèse, en comparaison de ce qu'aurait dû être la prosodie du personnage du maire, de la tante Clara et des domestiques. Balionte dans le roman ne traite-t-elle pas Thérèse de "feignantasse" ?


Dans le même état d'esprit, les lieux choisis alternent le bon et le moins bon. La lande est admirablement filmée : sous le soleil, c'est le pays le plus beau du monde, le pin comme bâton dressé ; par vilain temps, ces mêmes arbres de vie se muent en cotons-tiges oppressants et souffreteux, la lande est lugubre. L'image rend parfaitement cette dichotomie si surprenante. Pour autant, le château choisi pour illustrer La Trave ne convient absolument pas : il est loin d'être représentatif des grosses demeures bourgeoises des Graves et de la lande girondine, une vraie erreur. Il en va de même du choix de transporter l'action judiciaire à Bordeaux en lieu et place de Bazas : le récit n'y gagne rien.


Le récit


Le roman de Mauriac est célèbre pour être construit pour sa moitié autour d'un flash-back : dès le début, Thérèse est acquittée et sur le trajet entre Bazas et la maison de Saint-Clair, celle-ci se remémore les événements qui l'ont poussée à tenter d'empoisonner son mari.


C'était la grande force du roman : dès le début, on savait que Thérèse allait au devant de quelque chose de nouveau, qui serait développé dans une seconde partie. Il est assez incompréhensible que Claude Miller ait pensé pouvoir s'émanciper de la structure du roman, en préférant une structure chronologique, de l'enfance à la délivrance à Paris. Probablement que le flash-back est en langage cinématographique trop convenu.


De ce fait, la force de l'acquittement perd de sa puissance, en procédant chronologiquement, Claude Miller semble vouloir nous expliquer les raisons objectives pour lesquelles Thérèse empoisonne Bernard, alors qu'au fond, la beauté du roman de Mauriac reposait sur la reconstruction subjective des événements qui avaient amené cette fille des pins à renier son milieu : comme elle le dira elle-même à Bernard dans ce qui, à mes yeux, est le plus beau dénouement d'un roman qui soit, elle savait ce qu'elle ne voulait pas. Claude Miller commet l'erreur de décentrer le récit de son film du personnage de Thérèse qui ne devient primordiale que dans la seconde partie du film.


Claude Miller n'a retiré du roman de Mauriac que l'aspect sociologique, parfaitement rendu il faut dire : au delà du manque de vraisemblance de cette bourgeoise landaise de 1928 parisianisée pour le public de 2012, l'aspect suffoquant de ce milieu catholique éclate aux yeux du spectateur. Mais Claude Miller a raté le subjectif : Thérèse n'est pas incarnée, peut-être en partie du fait qu'Audrey Tautou est dirigée avec trop de sècheresse, cette femme complexe, intelligente, peut-être même limitée au fond, qui ne sait pas ce qu'elle veut, cette femme prise au piège des aspirations méthodiques et rationnelles de ses semblables, n'existe pas, n'est pas le personnage central du film. Mauriac, pour paraphraser Flaubert, aimait à se demander s'il était Thérèse Desqueyroux, ce qui est certain c'est que Claude Miller ne l'est pas.