mercredi 6 mars 2013

Chanson landaise : "Con hén l'amou, les jouenes gouyates"

On ne peut pas dire que j'ai un succès fou quand je drague en chantant pareille chanson, mais enfin, à 01h00 du mat, l'alcool aidant, sur un malentendu, on ne sait jamais.




Il s'agit d'une chanson de danse recueillie par Félix Arnaudin, qui se trouve dans le premier tome de "Chants populaires de la Grande-Lande", le seul qui était paru du vivant du folkloriste. La chanson est assez cruelle sur la sexualité des jeunes garçons (pire que "des rats dans la paille") et des vieux, mais elle a le mérite de traiter la chose en termes imagés.

En fin de compte, seules les jeunes femmes sont belles à voir, "rouges comme l'écarlate" : manifeste féministe avant l'heure, machisme de base ou tout simplement, poésie d'une autre époque ? Difficile de tirer une leçon de paroles qui n'ont au fond pas grand sens. La rengaine "Dou cap au pé, n'ét bére, Isabé" est assez jolie, surtout par l'absence du son [ɘ] si fréquent en gascon noir : le contraste avec les couplets est alors saisissant et on n'entend plus que cette phrase, "vous êtes belle, Isabée".

Voici les paroles en français :
"Quand elles font l'amour, les jeunes filles, Rouges elles sont comme l'écarlate. De la tête aux pieds, vous êtes belle, Isabée, Comme la rose, comme la rose, De la tête aux pieds, vous êtes belle, Isabée, Comme la rose au rosier.

Quand ils font l'amour, les jeunes garçons, Autant vaut les rats dans la paille. De etc...

Quand elles font l'amour, les pauvres vieilles, Autant vaut embrasser une poignée d'abeilles. De etc ...

Quand ils font l'amour, les pauvres vieux, Autant vaut une gerbe sans épis. De etc..."

lundi 25 février 2013

Les résultats d'Oracle

Article un peu technique pour les béotiens, surtout que je l'ai écrit en anglais (hop, j'ai perdu tous mes lecteurs), mais ce peut être intéressant pour ceux qui s'interrogent sur l'histoire du peuplement de l'Europe de l'Ouest, et plus particulièrement de la péninsule ibérique et de la France du Sud-Ouest. J'entends résumer où nous en sommes en fait.

J'y résume grosso-modo tout ce que l'on peut dire en l'état des outils actuels sur la génétique des populations des régions susmentionnées.

Mes propres résultats, sur l'ensemble de mon génome, en proportions d'affinité avec de grands ensembles, sont les suivants :

1 Atlantic_Baltic 73.55
2 Southern 23.88
3 Caucasus_Gedrosia 2.57

Pour résumer grossièrement :

Atlantic_Baltic : Paléolithique supérieur (chasseurs-cueilleurs : maximum chez les Asturiens du Mésolithique)
Southern : Néolithique (agriculteurs : maximum chez les populations palestiniennes)
Caucasus : Âge de Bronze (Indo-Européens : maximum dans le Caucase)

Je suis donc la résultante de 3 vagues migratoires en Europe de l'Ouest, comme tous les Européens : le vieux fonds paléolithique (73%), l'apport moyen-oriental des agriculteurs (24%) et le reste (moins de 3%) les Indo-Européens, sachant que chaque vague migratoire était elle-même métissée, il faudrait donc pondérer les composantes (les barycentres !) mais passons, ce serait trop compliqué à élaborer des modèles mathématiques et je vais perdre tout le monde.

Prenons à titre de comparaison un échantillon de Basques français :

1 Atlantic_Baltic 74.40
2 Southern 24.60
3 Caucasus_Gedrosia 0.60

La différence avec mes résultats, c'est l'apport caucasien quasi négligeable chez les Basques, le reste est sensiblement similaire.

Prenons un échantillon de Français (Lyon) : "Français" ne signifie pas grand chose tant la France est diverse, mais soit.

1 Atlantic_Baltic 69.50
2 Southern 18.50
3 Caucasus_Gedrosia 10.80

Les résultats sont assez différents : le ratio Atlantic/Southern est plus important (les Français de la vallée du Rhône ont donc marginalement moins été soumis aux migrations des agriculteurs du Moyen-Orient). Par contre, le pourcentage d'influence caucasienne est très important, 10% de la variation génétique : les migrations celtiques ultérieures ont donc laissé une trace non-négligeable.

Dans l'article, je continue l'analyse d'autres populations : les Cantabres, les Aragonais, les Catalans. A chaque fois des différences, la plus notable est souvent dans l'apport caucasien que j'assimile aux migrations indo-européennes.

Chaque population européenne est donc le fruit d'une balance entre ces 3 éléments correspondant grosso-modo à 3 vagues migratoires, avec parfois d'autres apports (par exemple, un apport nord-africain en Sicile ou certaines parties de l'Ibérie). Si vous êtes intéressé par des résultats pour une population donnée, me le demander, je les fournirai s'ils existent.

Les outils informatiques permettent également désormais de développer des algorithmes qui permettent d'induire de quelle population l'on se trouve le plus proche.

Mes résultats ne sont guère intéressants, toute personne qui connait ses origines n'aura pas de grandes surprises. Les voici cependant :

1 Pais_Vasco @ 1.983
2 French_Basque @ 2.307
3 Cantabria @ 7.640
4 Aragon @ 8.369
5 French @ 9.158
6 Cataluna @ 9.231
7 Spanish @ 10.120
8 Valencia @ 10.268
9 French @ 10.682
10 Spaniards

Sans surprise, d'abord les Basques (les Gascons, dont les Béarnais, sont des Basques romanisés), puis les Cantabres, les Aragonais, les Français et les Catalans.

On peut forcer l'algorithme pour qu'il nous donne des hypothèses sur des mélanges de population. Par exemple, si l'on doit deviner mes deux parents.

1 50% Pais_Vasco +50% Pais_Vasco @ 1.983
2 50% French_Basque +50% Pais_Vasco @ 2.140
3 50% French_Basque +50% French_Basque @ 2.307
4 50% French_Basque +50% Cantabria @ 3.391
5 50% Pais_Vasco +50% Cantabria @ 3.467
6 50% French +50% French_Basque @ 3.469
7 50% French +50% Pais_Vasco @ 3.667
8 50% French_Basque +50% Aragon @ 3.827
9 50% French_Basque +50% Cataluna @ 3.874
10 50% Aragon +50% Pais_Vasco

Les résultats sont une fois de plus sans grand intérêt dans mon cas : la première approximation est celle de deux Basques espagnols, puis d'autres métissages locaux "Basque + Cantabre", "Français + Basque", ...

Vous pouvez lire dans l'article les résultats virtuels si l'on demande à l'algorithme de nous donner l'approximation sur 4 personnes. Rien de nouveau.

Dans tous les cas, ce n'est que la confirmation désormais banale que les Pyrénées n'ont jamais été une frontière puisque quelqu'un comme moi, né au Nord des Pyrénées, partage plus avec les populations juste au Sud qu'avec les autres Français (du moins, ceux de la vallée du Rhône).

Si vous êtes intéressé par ces découvertes, et que vous voulez faire partie du projet, contactez-moi ! Si mes finances me le permettent et que votre profil généalogique est intéressant, je peux même m'engager à participer financièrement, même si je dois bien confesser être plus intéressé par des vieux qui n'auraient pas beaucoup bougé de chez eux, les résultats sont bien évidemment plus révélateurs pour induire les mouvements de population.

samedi 23 février 2013

Le terme "guélhou" en gascon

 Mise à jour d'un article de 2010
 
Je tire de ma grand-mère l'expression suivante, employée à propos d'une chatte en chaleur.

/ke kourr louzz 'guèlyouss/

"guèlyous" nettement accentué sur l'initiale, presque comme en lévitation : la syllabe initiale est prononcée 2 secondes, on attend assez peu la syllabe finale au singulier (au début j'avais compris "lou guèy").

Je trouve dans le dictionnaire de Vincent Foix :

guélhou=espèce de coq

Après demande, c'est effectivement le sens initial. L'expression, employée à propos de la chatte en chaleur (décédée depuis ...) se dit donc des femmes légères qui courent les "guèlyous", les coqs.

Pour ma part, j'entends e ouvert à l'initiale et non e fermé comme l'indique Vincent Foix, qui aura pu relever le mot dans une aire de gascon noir, où la transformation è > é est standard.

En écriture alibertine, on a donc guelho/guèlho. Quid de l'étymologie ? C'est compliqué.

On pourrait envisager un processus très gascon de transformation des étymons latins via la perte de la syllabe finale du latin gallicu, accentué sur l'initiale (comme cassanu donne càssou accentué sur l'initiale) mais les formes "galh", héritière de gallicu, sont déjà attestées dans les parlers gascons.

Ma théorie est donc que ce pourrait être un emprunt à l'espagnol* : en effet, en gascon, les emprunts à l'espagnol conservent toujours leur accentuation, la finale atone -o étant alors toujours interprétée -ou.

Le mot espagnol en question est évidemment "gallo". On sait que les Aragonais et les Navarrais fréquentaient jusqu'à la moitié du XIXème siècle tous les grands marchés sud-gascons : Arzacq, Tarbes, Vic, ... On peut imaginer également que les populations pyrénéennes importaient leurs coqs en Espagne.


* : Les emprunts à l'espagnol n'ont rien de rare. En effet, ma grand-mère utilise "macho" en concurrence avec marro pour désigner le bélier reproducteur. La prononciation est fluctuante, entre /'majou/ et /'mashou/. Mais comme on trouve chez Rohlfs màtchou, emprunté à l'espagnol macho, pour "mulet", je pense dès lors qu'il s'agit du même mot.

Revenons au coq : quels sont les vocables pour désigner le coq ailleurs en Gascogne ? L'Atlas linguistique de la Gascogne nous donne la réponse (j'ai utilisé la graphie alibertine qui a l'avantage d'être englobante).
 

 

- Béarn-Landes-Bayonne-Buch-Armagnac noir-Bazadais landais :

lo/eth hasan (que) canta

NB : Albret (47) : lo hajan canta

- Bigorre-Comminges-Gers (sauf Armagnac noir)-Lomagne-Gascogne toulousaine :

lo/eth poth (que) canta

NB : Bigorre montagnarde : eth poret que canta

Notons l'existence à Aulus en Couserans d'une forme étrange "por", qui s'explique par le voisinage du fuxéen "polh"*. En effet, la forme polh fuxéenne déborde sur le Couserans (qui ne connait ailleurs que poth), dans une zone qui ne vocalise plus (le Massatois). Cette forme "polh" étant sentie comme étrangère, un masculin a été refait sur le féminin "pora" : "por".

En fait, en Vicdessos, -ll final donne l interdental. Il n'est pas possible de graphier ce son. "polh" est la forme de Foix.


 

- Gironde et pays septentrionaux :

Médoc/Haut-EDM-Bazadais garonnais : lo beguèir canta
Bordeaux/Bas-EDM/Libournais : lo biguèir canta
Confluent Lot-Garonne (47) : lo biguèr canta

Remarque : /jo/ en Petite Gavacherie, qui est jho en saitongeais gabay avec aspiration
Pénétration d'une forme jau aux abords du Marmandais en provenance de Seyches (dont on sait que c'est là que débute le "pré-limousin" à savoir le guyennais).

Face à la forme /dzaw/ du côté d'Eglisottes et Chalaure (Gironde limousinophone) existe une forme /gaw/ unique et localisée à Puynormand (33), forme fascinante illustrant le syncrétisme du mini-dialecte de ce village, aux confluences de 4 grandes zones linguistiques : poitevin-saintongeais, gascon, limousin, guyennais.

Dans tous les cas, on remarque que :

- Les formes tirées du latin gallu sont rares en vrai gascon, à l'exception de guèlhou qui pourrait être un emprunt à l'espagnol, et de la forme savante inusité galh.

- La Gascogne de l'Ouest (Béarn inclus) préfère les dérivés du latin phasianu (=faisan) ou de vicariu.

- La Gascogne de l'Est préfère les dérivés du latin pullu.


Pour finir, une définition plaisante par ma grand-mère de "guèlho" au sens figuré :



[Anthropos] Le Bas-Valais (Suisse)


[J'inaugure une série de petits articles sous la dénomination [Anthropos] : il s'agit de réflexions diverses mêlant linguistique, anthropologie et ethnologie. Je proposerai à chaque fois pour illustrer le morphotype de la région qui me sert de base pour mes réflexions.]


Le Valais, l'ancienne Vallis Poenina de l'administration romaine, le département du Simplon du temps des 130 départements napoléoniens, se divise entre Bas-Valais roman et Haut-Valais germanophone.

On pense que la germanisation du Haut-Valais, là où le Rhône prend sa source, région connue pour l'emblématique Cervin, date du VIIème siècle, sous l'influence des migrations alamannes en provenance de l'Oberland bernois.

En remontant le Rhône, on trouve les derniers hameaux romans à l'Est de Sierre, dernière grosse ville franco-provençale avant une dense forêt pour entrer en Haut-Valais.

La frontière est presque matérialisée par le lac de Géronde : c'est ce toponyme, attesté à date ancienne sous le vocable de "Gyrunda" (12ème siècle) qui a attiré mon attention. En effet, il me semble assez clair qu'il s'agit d'une des nombreuses itérations du celte *icoranda "frontière" qui servait à baliser les territoires gaulois. Aussi, la frontière entre les Sédunes du Bas-Valais et les Ubères du Haut-Valais est perpétuée, à peu de choses près, par la frontière millénaire entre Europe romane et Europe germanophone !

Les héritiers du celte *icoranda sont très nombreux en France et prennent diverses formes : le plus connu, et aussi celui auquel on ne pense pas, c'est la Gironde entre Santons et Bituriges, qui deviendra la frontière entre Saintonge et Bordelais. Le village de Gironde (33) près de Langon matérialise quant à lui la frontière entre Bazadais et Bordelais. Le hameau de Gironne à Cazères (31), sur le défilé de Boussens, celle entre les cités des Convènes et des Volques. Il est très probable que Gérone en Catalogne matérialise également une frontière.

Ailleurs en France, on trouve les très nombreux Ingrande de l'Ouest, Eygurande en Limousin et Périgord, Guirande en Quercy et Rouergue, Yvrande en Normandie, ... La quasi-totalité de ces toponymes correspondent à des paroisses de frontière selon la carte des anciens évêchés : on date généralement de la conquête romaine ces lieux-dits, en tout état de cause, ils sont la preuve d'un souci de délimitation.

dimanche 3 février 2013

A la recherche du Béarn perdu



Je suis béarnais. Du fait de ma naissance et de mon ascendance. Cela n'a pas toujours évident : je n'ai pas le souvenir, avant le collège, de m'être su béarnais. Mes camarades d'enfance aux ascendances basques, eux, l'étaient déjà, depuis la maternelle. "Je suis basque". Ils l'étaient d'autant plus que seul un grand-père qu'ils ne voyaient jamais l'était.


Mon propos n'est pas de parler de la force de l'identité basque. Je me suis découvert béarnais en lisant, peu avant l'adolescence. Béarnais au sens où le Béarn a signifié quelque chose pour moi. Pour autant, j'avais été en contact avec la culture autochtone mais celle-ci n'était dans mon esprit que celle du canton de Morlaàs. La culture vernaculaire de mes grands-parents avait pour extension géographique leur univers personnel, celui des clients de mon grand-père, artisan-plombier, celui des attaches familiales paysannes de ma grand-mère, femme au foyer. Morlaàs, Thèze, Soumoulou, guère plus loin, Lembeye est déjà un autre monde, Nay n'en parlons pas, et passer le gave de Pau n'est pas envisageable.


Quand parlait-on du "Béarn" ? Quand ma grand-mère chantonnait "Bèth cèu de Pau", mais c'était rare, elle préférait la java et Pascal Sevran. Quand mon grand-père s'essayait aux analyses économiques : pour lui, le Béarn se résumait au pays des Luys. C'est la raison pour laquelle il disait toujours qu'il pensait que le Béarn avait été un pays très pauvre. Il disait cela en comparaison de ce qu'il connaissait ailleurs dans le Sud-Ouest : il avait durablement été impressionné par la sensation d'opulence qui se dégageait des bourgades et villes du Midi toulousain (moi aussi d'ailleurs, jusqu'à ce que je vive à Toulouse, ce sera pour mon autobiographie ça). Mon grand-père se trompait : il généralisait au Béarn la situation de son micro-pays défavorisé, pays de landes, de touyas.


Bref, le Béarn était absent, il n'y avait dans ma famille maternelle aucune conscience d'un tout. La montagne était à ce titre un pays irréductiblement différent. Un pays que l'on connaissait, certes, car ma famille étant "évoluée" (que l'on m'excuse ce terme, c'était celui qui était employé), il était de tradition d'aller passer la journée à Laruns et aux Eaux-Bonnes, ce que n'auraient jamais fait les paysans, avec lesquels ma famille cousinait. Le Vic-Bilh ? C'est compliqué, il y a clairement une frontière après Monassut, c'est la zone d'influence de Lembeye, on s'y fournit en vin à la rigueur.


Ces réflexions n'ont pas grande valeur, je les écris sans les formaliser véritablement, j'entends juste faire ressentir l'ambiance identitaire dans laquelle j'ai baigné dans les années 90, au sein d'une famille pourtant ancrée localement : le Béarn, cela n'existait pas. Je pourrais dire la même chose du côté paternel, mais comme il s'agit d'instituteurs, l'exemple est moins frappant.


Le Béarn n'existait pas, le béarnais, encore moins. L'école de Saint-Jammes où j'étais scolarisé au cours élémentaire, proposait des cours dits de "béarnais", assurés par un occitaniste bien connu. Pour l'anecdote, sachez qu'en CM1, les élèves firent grève pour ne plus assister aux cours de béarnais. Gain de cause. Par peur de me retrouver seul en cours de béarnais, j'ai suivi mes camarades. J'ai fait l'expérience, pour la première fois de ma vie, du rejet par les allochtones et les autochtones acculturés (en minorité dans ce village résidentiel) de la culture locale.


Bref, j'allais manger tous les midis chez mes grands-parents à Morlaàs. Il m'arrivait de les interroger pour avoir de quoi dire en cours de béarnais, puisque l'on nous demandait de sonder nos familles afin de collecter des mots (pff, la plupart n'était pas des gosses du coin). Mon grand-père corrigeait constamment le terme de béarnais dans ma bouche pour celui de patois. Je ne comprenais pas. J'étais comme aujourd'hui les jeunes calandrons avec le terme d'occitan, à expliquer à mon grand-père qu'il fallait dire béarnais. Que c'était le vrai nom de sa langue. La dignité !


En réfléchissant à cette question, j'ai compris plus tard que la popularisation du terme de "béarnais" pour désigner le patois devait beaucoup au mouvement occitaniste des années 60-70, ainsi qu'à la dernière mouture du félibrige version Siros. On a tort de croire que les gens ordinaires restent insensibles aux modes : j'affirme que si aujourd'hui la dernière génération de locuteurs naturels qui a plus de 60 ans dit parler "béarnais", elle le doit aux proto-occitanistes qui avant de s'engager dans un tout-occitan fou à partir des années 70, avaient relevé avec succès l'idée de Béarn, son drapeau, le béarnais dans l'après-guerre.


Le félibrige, lui, avant Siros, était resté assez élitiste en somme. On faisait jouer Palay certes. Une anecdote amusante : ma grand-mère paternelle des environs de Lembeye se souvenait avoir joué La Reyente Mancade au théâtre à l'école. Il y a 10 ans, j'ai pu trouver sur le net un exemplaire de cette pièce, je l'ai offert à ma grand-mère. Elle a essayé de le lire. Elle n'est pas parvenue à lire la graphie fébusienne ! Et sa réflexion fut la suivante : "non, non, ce n'était pas ça". Elle n'a pas reconnu son patois !


Pour quelle raison fais-je état en vrac de ces histoires familiales ? C'est que je ne comprends pas d'où sortent les béarnistes béarnisants. Ceux qui disent en 2013 que les Bigourdans sont un autre peuple que les Béarnais (j'ai l'impression de lire les petits nobles de 1789, qui défendaient leur petit terroir et leurs privilèges, quand le peuple ne voulait que devenir français, il suffit de lire les cahiers de doléance), qui trouvent que le "béarnais" (lequel ?) est une langue distincte du gascon de Chalosse ou de Bigorre, ...


Longtemps, je n'ai pas compris le contexte sociologique qui avait créé cette drôle de race. J'ai pensé que ma famille, passablement francisée, plus qu'ailleurs, avait perdu son "béarnisme", j'ai théorisé un esprit ethnique évanoui chez les miens. Mais cet esprit ethnique, je l'ai cherché parmi les paysans, et je ne l'ai pas trouvé non plus, je n'ai constaté une fois de plus que du localisme, exacerbé parfois, un village comme centre de vie, l'ancien monde en somme, face à un Béarn éthéré, absent, palois, bourgeois.


Oui, bourgeois et là j'ai compris. Le béarniste béarnisant est un intellectuel qui joue au paysan. Son Béarn, son béarnais, c'est le fruit de lectures. Son patriotisme est construit, il n'est pas naturel. Il n'y a rien de désobligeant sauf qu'avec le recul, je trouve cette volonté de faire peuple un peu pathétique. Je n'aime pas qu'on me mente. Je n'aime pas qu'on se déguise derrière le bon sens populaire quand ce que l'on écrit est en fait un combat littéraire, une conviction idéologique, louables au demeurant.


Bref, le béarniste béarnisant des années 2010 est le dernier avatar du félibrige, mouvement intellectuel romantique du 19ème siècle. Et Dieu sait si le 19ème siècle a dit des bêtises. Parmi ces bêtises, le Béarn éternel, celui d'Henri IV et des baquétes, celui que les félibres jusque dans les années 30 vantaient dans le confort de leurs bibliothèques.


Voilà les raisons pour lesquelles mon Béarn n'existait pas : je suis issu du peuple béarnais, certes passablement francisé, et ma famille, comme l'immense majorité des Béarnais, est passée à côté des débats autour du patriotisme béarnais, animés par quelques littérateurs.


Dans un prochain envoi, j'essaierai de résumer brièvement les raisons qui me font dire que le Béarn n'a jamais vraiment existé, plus précisément qu'il n'a jamais été une réalité ethnique, économique, linguistique, géographique, juridique, sentimentale, ... Une absence de réalité culturelle en somme. Juste une création politique. Et cela ne me rend pas moins fier de me savoir béarnais.

mercredi 30 janvier 2013

La vitalité du gascon d'après l'ALG (Gironde)

La localisation des points de l'ALG, tome I, donne une indication quant à la vitalité du gascon dans les années 50 dans de nombreuses zones, on peut regretter qu'il n'en soit pas dit plus.

Je commence cette série d'articles par la Gironde, le département le plus septentrional où le gascon fut parlé sur la majeure partie du territoire départemental, à côté du parler d'oïl dit gavache du Nord-Gironde et de l'enclave dite de la Petite Gavacherie, autour de Monségur, formée par la migration de laboureurs poitevins à partir du 15ème siècle.

Les indications géographiques entre parenthèses sont de moi.



Grande et Petite Gavacheries :


Saint-Savin-de-Blaye (Grande Gavacherie) : "L'ancien patois du bourg de Saint-Savin est encore parlé dans les "Landes", hameaux dispersés."

Les Peintures (Gavacherie) : "Sur la carte, le point correspond à Abzac ; mais le patois ayant disparu de cette commune, il a fallu transporter le lieu de l'enquête aux Peintures."

Saint-Vivien-de-Monségur (Petite Gavacherie) : "Seuls les sujets de plus de 40 ans parlent encore le gavache."



Nord-Gironde gasconophone :


Saint-André-de-Cubzac (Cubzadais) : "Enquête difficile et peu sûre, sujets impossibles à trouver ; cette famille est absolument isolée. Zone frontière où les dialectes ont à peu près disparu ; population mobile."

Puynormand (Libournais) : "Le dialecte occitan n'est plus parlé que dans une dizaine de foyers. Périgourdins nombreux."



Médoc :


Saint-Yzans (Médoc) : "Il ne reste qu'une dizaine de vieillards parlant le patois quand ils se rencontrent."

Lacanau (Médoc) : "Dans l'agglomération, le gascon n'est plus parlé que par les plus de 50 ans ; mais les hameaux sont gascons 100% (toutefois recul très sensible en 1953)."

Hourtin (Médoc) : "Vitalité du gascon presque nulle au bourg et faible dans les hameaux."

Castelnau-de-Médoc (Médoc) : "Le gascon n'est parlé que par les plus de 50 ans."



Entre-Deux-Mers :


La Sauve (Entre-Deux-Mers) : "[Le point limitrophe Targon] : Lalanne a dû renoncer à l'enquêter faute de bons sujets."

Blasimon (Entre-Deux-Mers) : "Tous les sujets âgés de plus de 45 ans ne parlent aujourd'hui que français."



Bazadais et Réolais :


Saint-Côme (Bazadais) : "Tout le village parle gascon, et certains enfants ne commencent à apprendre le français qu'à l'école."

Blaignac (Réolais) : "Tout le village parle gascon, sauf les enfants de l'école."

Captieux (Bazadais) : "Un quart du bourg parle gascon ; la population rurale presque entièrement gasconisante."

Pujols (Réolais) : "Vitalité du dialecte très forte."



Buch et Landes de Bordeaux :


Hostens (Landes de Bordeaux) : "Village industrialisé, nombreux étrangers : 1/10 des familles du bourg continue à parler gascon ; dans la campagne 8/10."

Saucats (Landes de Bordeaux) : "Vitalité du dialecte encore assez forte."

Salles (Buch) : "Vitalité du dialecte très forte dans toute la campagne, encore forte dans le bourg."

La Teste (Buch) : "Population extrêmement mélangée, très peu d'autochtones ; beaucoup d'immigrants landais, qui ont abâtardi le dialecte, lequel est encore uniquement parlé par les plus de 50 ans."

Saint-Symphorien (Landes de Bordeaux) : "La région s'industrialise, un tiers du bourg ne parle plus gascon ; campagne encore gasconisante pour 75% environ."



Conclusion :


Dans les années 50, le gascon était moribond en Médoc, en Entre-Deux-Mers, en Nord-Gironde où il partageait la destinée du gavache. Phénomène classique de zone frontalière : la langue nationale l'emporte sur les deux idiomes locaux.

Les années 50, c'était il y a 70 ans. Les personnes utilisée pour l'enquête étaient de la génération de mes arrières-grands-parents, nés pour certains au 19ème siècle.

Cela va donc faire 4 générations que le gascon est éteint en de nombreux petits pays de Gironde. Face à ce constat, on comprend difficilement qu'il s'en trouve encore certains pour être optimistes, voire d'autres qui refusent un gascon normatif, au nom du respect des dialectes ...

Cela est en tout cas conforme à mes observations personnelles, qui vont plus loin, puisque je pense que l'accent a également disparu de Gironde.

Seul élément de satisfaction : il est confirmé que le Bazadais maintenait mieux la langue dans les années 50. Qu'en est-il aujourd'hui ?