dimanche 3 février 2013

A la recherche du Béarn perdu



Je suis béarnais. Du fait de ma naissance et de mon ascendance. Cela n'a pas toujours évident : je n'ai pas le souvenir, avant le collège, de m'être su béarnais. Mes camarades d'enfance aux ascendances basques, eux, l'étaient déjà, depuis la maternelle. "Je suis basque". Ils l'étaient d'autant plus que seul un grand-père qu'ils ne voyaient jamais l'était.


Mon propos n'est pas de parler de la force de l'identité basque. Je me suis découvert béarnais en lisant, peu avant l'adolescence. Béarnais au sens où le Béarn a signifié quelque chose pour moi. Pour autant, j'avais été en contact avec la culture autochtone mais celle-ci n'était dans mon esprit que celle du canton de Morlaàs. La culture vernaculaire de mes grands-parents avait pour extension géographique leur univers personnel, celui des clients de mon grand-père, artisan-plombier, celui des attaches familiales paysannes de ma grand-mère, femme au foyer. Morlaàs, Thèze, Soumoulou, guère plus loin, Lembeye est déjà un autre monde, Nay n'en parlons pas, et passer le gave de Pau n'est pas envisageable.


Quand parlait-on du "Béarn" ? Quand ma grand-mère chantonnait "Bèth cèu de Pau", mais c'était rare, elle préférait la java et Pascal Sevran. Quand mon grand-père s'essayait aux analyses économiques : pour lui, le Béarn se résumait au pays des Luys. C'est la raison pour laquelle il disait toujours qu'il pensait que le Béarn avait été un pays très pauvre. Il disait cela en comparaison de ce qu'il connaissait ailleurs dans le Sud-Ouest : il avait durablement été impressionné par la sensation d'opulence qui se dégageait des bourgades et villes du Midi toulousain (moi aussi d'ailleurs, jusqu'à ce que je vive à Toulouse, ce sera pour mon autobiographie ça). Mon grand-père se trompait : il généralisait au Béarn la situation de son micro-pays défavorisé, pays de landes, de touyas.


Bref, le Béarn était absent, il n'y avait dans ma famille maternelle aucune conscience d'un tout. La montagne était à ce titre un pays irréductiblement différent. Un pays que l'on connaissait, certes, car ma famille étant "évoluée" (que l'on m'excuse ce terme, c'était celui qui était employé), il était de tradition d'aller passer la journée à Laruns et aux Eaux-Bonnes, ce que n'auraient jamais fait les paysans, avec lesquels ma famille cousinait. Le Vic-Bilh ? C'est compliqué, il y a clairement une frontière après Monassut, c'est la zone d'influence de Lembeye, on s'y fournit en vin à la rigueur.


Ces réflexions n'ont pas grande valeur, je les écris sans les formaliser véritablement, j'entends juste faire ressentir l'ambiance identitaire dans laquelle j'ai baigné dans les années 90, au sein d'une famille pourtant ancrée localement : le Béarn, cela n'existait pas. Je pourrais dire la même chose du côté paternel, mais comme il s'agit d'instituteurs, l'exemple est moins frappant.


Le Béarn n'existait pas, le béarnais, encore moins. L'école de Saint-Jammes où j'étais scolarisé au cours élémentaire, proposait des cours dits de "béarnais", assurés par un occitaniste bien connu. Pour l'anecdote, sachez qu'en CM1, les élèves firent grève pour ne plus assister aux cours de béarnais. Gain de cause. Par peur de me retrouver seul en cours de béarnais, j'ai suivi mes camarades. J'ai fait l'expérience, pour la première fois de ma vie, du rejet par les allochtones et les autochtones acculturés (en minorité dans ce village résidentiel) de la culture locale.


Bref, j'allais manger tous les midis chez mes grands-parents à Morlaàs. Il m'arrivait de les interroger pour avoir de quoi dire en cours de béarnais, puisque l'on nous demandait de sonder nos familles afin de collecter des mots (pff, la plupart n'était pas des gosses du coin). Mon grand-père corrigeait constamment le terme de béarnais dans ma bouche pour celui de patois. Je ne comprenais pas. J'étais comme aujourd'hui les jeunes calandrons avec le terme d'occitan, à expliquer à mon grand-père qu'il fallait dire béarnais. Que c'était le vrai nom de sa langue. La dignité !


En réfléchissant à cette question, j'ai compris plus tard que la popularisation du terme de "béarnais" pour désigner le patois devait beaucoup au mouvement occitaniste des années 60-70, ainsi qu'à la dernière mouture du félibrige version Siros. On a tort de croire que les gens ordinaires restent insensibles aux modes : j'affirme que si aujourd'hui la dernière génération de locuteurs naturels qui a plus de 60 ans dit parler "béarnais", elle le doit aux proto-occitanistes qui avant de s'engager dans un tout-occitan fou à partir des années 70, avaient relevé avec succès l'idée de Béarn, son drapeau, le béarnais dans l'après-guerre.


Le félibrige, lui, avant Siros, était resté assez élitiste en somme. On faisait jouer Palay certes. Une anecdote amusante : ma grand-mère paternelle des environs de Lembeye se souvenait avoir joué La Reyente Mancade au théâtre à l'école. Il y a 10 ans, j'ai pu trouver sur le net un exemplaire de cette pièce, je l'ai offert à ma grand-mère. Elle a essayé de le lire. Elle n'est pas parvenue à lire la graphie fébusienne ! Et sa réflexion fut la suivante : "non, non, ce n'était pas ça". Elle n'a pas reconnu son patois !


Pour quelle raison fais-je état en vrac de ces histoires familiales ? C'est que je ne comprends pas d'où sortent les béarnistes béarnisants. Ceux qui disent en 2013 que les Bigourdans sont un autre peuple que les Béarnais (j'ai l'impression de lire les petits nobles de 1789, qui défendaient leur petit terroir et leurs privilèges, quand le peuple ne voulait que devenir français, il suffit de lire les cahiers de doléance), qui trouvent que le "béarnais" (lequel ?) est une langue distincte du gascon de Chalosse ou de Bigorre, ...


Longtemps, je n'ai pas compris le contexte sociologique qui avait créé cette drôle de race. J'ai pensé que ma famille, passablement francisée, plus qu'ailleurs, avait perdu son "béarnisme", j'ai théorisé un esprit ethnique évanoui chez les miens. Mais cet esprit ethnique, je l'ai cherché parmi les paysans, et je ne l'ai pas trouvé non plus, je n'ai constaté une fois de plus que du localisme, exacerbé parfois, un village comme centre de vie, l'ancien monde en somme, face à un Béarn éthéré, absent, palois, bourgeois.


Oui, bourgeois et là j'ai compris. Le béarniste béarnisant est un intellectuel qui joue au paysan. Son Béarn, son béarnais, c'est le fruit de lectures. Son patriotisme est construit, il n'est pas naturel. Il n'y a rien de désobligeant sauf qu'avec le recul, je trouve cette volonté de faire peuple un peu pathétique. Je n'aime pas qu'on me mente. Je n'aime pas qu'on se déguise derrière le bon sens populaire quand ce que l'on écrit est en fait un combat littéraire, une conviction idéologique, louables au demeurant.


Bref, le béarniste béarnisant des années 2010 est le dernier avatar du félibrige, mouvement intellectuel romantique du 19ème siècle. Et Dieu sait si le 19ème siècle a dit des bêtises. Parmi ces bêtises, le Béarn éternel, celui d'Henri IV et des baquétes, celui que les félibres jusque dans les années 30 vantaient dans le confort de leurs bibliothèques.


Voilà les raisons pour lesquelles mon Béarn n'existait pas : je suis issu du peuple béarnais, certes passablement francisé, et ma famille, comme l'immense majorité des Béarnais, est passée à côté des débats autour du patriotisme béarnais, animés par quelques littérateurs.


Dans un prochain envoi, j'essaierai de résumer brièvement les raisons qui me font dire que le Béarn n'a jamais vraiment existé, plus précisément qu'il n'a jamais été une réalité ethnique, économique, linguistique, géographique, juridique, sentimentale, ... Une absence de réalité culturelle en somme. Juste une création politique. Et cela ne me rend pas moins fier de me savoir béarnais.

2 commentaires:

  1. bonsoir

    je poste ici un petit mot, sans lien très direct avec le sujet de ton billet, mais juste pour saluer toutes les réflexions que tu détailles sur ce blog, que je trouve très souvent vraiment fines, on sent chez toi une connaissance intime du monde gascon et une sorte d'intuition faisant apercevoir des espaces effacés ou peu visibles pour le non averti.

    pour ma part je suis un euskaldun de la côte du Lapurdi, assez peu connaisseur du monde gascon que je ne vois que "de loin", mais que je ressens un peu comme une continuité (quand je vais en voiture voir des amis dans le Lot, j'ai la sensation d'entrer dans un autre espace passé Agen, ça ne me le fait pas de la même façon passé Bayonne, signalisation routière mise à part)

    quand j'étais gamin, "gaskoina" dans la bouche des vieux était quasi une insulte, désignant le bourgeois extérieur à notre langue et à notre façon d'être. ça n'est plus employé aujourd'hui, mais en même temps le fait gascon reste quasi inconnu chez nous.

    quand notre prof d'euskara au lycée nous a fait un cours d'histoire expliquant la novempopulanie, notamment que l'euskara antique était parlé plus ou moins jusqu'à la garonne, ça m'a donné une vision différente de notre espace linguistique. là où beaucoup déplorent le recul de l'euskara et sa quasi absence de la zone du BAB, et estiment dans une démarche puriste que le "vrai" pays basque se résume en gros aux aldudes, au baztan et au goierri, je pense au contraire qu'il pourrait être intéressant d'aller ouvrir des antennes d'AEK à Tyrosse ou à Orthez, et qu'elles attireraient peut-être plus de monde qu'on ne pourrait le croire :-)

    bonne continuation sur tes blogs

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  2. Article intéressant en effet. Avec une conclusion très juste. J'attends donc le prochain envoi sur ce thème. Car cette démonstration, à mon avis, sera applicable à tout territoire, à toute identité. L'identité - quelque soit le nom qu'on lui donne - communauté, pays, nation, peuple - n'est qu'une construction politique. On y adhère ou pas. Elle existe en soi parce que des personnes s'y reconnaissent.

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