lundi 26 mai 2014

Mon analyse politique des européennes, parce que ...

Les résultats sont tombés, et pour qui étudie la carte électorale et est au contact des gens de façon quotidienne, c’est tout sauf une surprise. La plupart des analyses faites désormais depuis une dizaine d’années se trouvent confirmées à chaque élection, à l’exception de la présidentielle de 2007 et du tour-de-force sarkozyste.


a) Une victoire écrasante, sociologiquement attendue

Le FN a remporté ces élections, pardon, ses élections. La victoire est écrasante, il est le premier parti de France, malgré l’abstention, qui d’une certaine manière, a laissé faire, passivement, tant les signaux étaient évidents depuis des semaines. La situation se dessinait depuis de longs mois, elle est amplifiée par le mode de scrutin à la proportionnelle et somme toute le caractère de défouloir de ces élections : contre Hollande, contre l’UMP de Copé.

D’un point de vue plus sociologique, les causes de ce vote FN sont multiples, j’ai eu l’occasion de les analyser lors des précédentes élections. Il semble néanmoins que le FN parvienne à aller franchement au-delà de son électorat traditionnel qui faisait l’étonnant grand-écart entre un vote tribunicien néo-communiste et étatiste dans les anciennes régions ouvrières et un vote plus classique de droite poujadiste et libérale dans le Sud-Est.

La France est désormais couverte de foyers FN, même si les résultats sont les plus éclatants là où le FN prolifère depuis de nombreuses années, à savoir dans les zones touchées par la mondialisation économique et celles où s’épanouit la civilisation rurbaine pavillonnaire de ceux qui ont quitté les métropoles.

( Mon analyse de 2012 : http://bearniaiseries.blogspot.fr/2012/04/analyse-rapide-des-resultats-du-1er.html )

Le discrédit de François Hollande n’est pas étranger à la situation. Assez clairement, l’ex-président du conseil général de Corrèze n’était pas armé pour diriger un pays comme la France, incapable d’enchanter la destinée d’un pays d’une part, étonnamment déficient sur l’analyse de nos institutions, en ce que le président Hollande n’a manifestement pas compris en 2012 qu’il ne disposait que de 5 ans pour exercer sa présidence et rentrer dans l’Histoire.

Le PS porte une large responsabilité dans son incapacité à proposer un personnel politique de qualité depuis quelques années, le parti est laminé depuis la chute du socialisme municipal il y a 2 mois. De nombreuses questions se posent pour l’avenir des partis en France : il faut questionner les liens de notre personnel politique avec l’énarchie et probablement réfléchir à des modalités aux fins d’interdire la professionnalisation à outrance du personnel politique. L’interdiction du cumul des mandats est un premier pas, il faut peut-être réfléchir à la question des parachutages politiques, à l’obligation d’avoir exercé une profession avant d‘avoir une charge politique, … Et pourquoi pas, envisager le retour d’un peu de charisme.


b) La psyché française et les foyers de résistance

En tout état de cause, il n’y a donc rien de très nouveau dans ce vote, tant les résultats étaient attendus. Le FN surfe sur un mal-être français, celui d’une Nation dont toute la psyché est celle de la nostalgie pour la grandeur évanouie et la Vème République de Papa. Dans pareil contexte, l’offre politique qui promet le retour à la Nation apaisée des années 50 a fatalement plus de succès que celle qui se propose d’accepter le monde tel qu’il est et de nouer les alliances nécessaires, alliances qui induisent fatalement des compromis, notamment sur les normes, qu’elles soient juridiques, politiques, sentimentales.

Il ne s’agit pas de nier les problèmes de la France contemporaine. Il ne s’agit certainement pas d’être angélique et de se refuser à constater les dégâts que cause la mondialisation dérégulée, y-compris sur le plan migratoire et identitaire. Ce sont des débats qui méritent d’être posés et auxquels il faut trouver des réponses. Réponses qui d’ailleurs existent déjà pour la plupart, sous la forme d’une législation européenne très complète (Dublin anyone ?).

Le mal-être identitaire est réel un peu partout, mais certains votes régionaux en France font la preuve que le vote FN, jacobin, républicaniste, nostalgique, n’est pas toujours la solution. On constate en effet clairement en des zones, certes marginales, de la carte française la mise en place de sociologies politiques concurrentes.

C’est le cas en Bretagne où le vote « bonnet rouge » forme une tache grise à cheval sur le Finistère, le Morbihan et les Côtes-d’Armor. Ce vote est clairement un rejet du PS en place, mais aussi de la manière avec laquelle la Bretagne s’est insérée dans la mondialisation. La Bretagne n’a pas porté une voix FN car elle bénéficie localement d’une solution alternative qui peut prendre en charge le mécontentement, ce qui pose la question du monolithisme des partis nationaux français, pas suffisamment distincts sur le plan local, trop inféodés à la hiérarchie parisienne, et qui donc subissent de plein fouet les tendances nationales.

De la même manière, on constate au Pays Basque français l’émergence d’un vote abertzale, via le vote Vert, vote absolument surprenant quand on connaît l’histoire politique conservatrice de la contrée, très RPR : là encore, l’existence d’un mouvement local a été apte à transformer la contestation contemporaine des normes mondiales en une solution politique fertile, qui saura nouer des alliances à Strasbourg, en vue d’obtenir des victoires sur des points précis.

D’une certaine manière, et la métaphore pourrait s’appliquer à l’économie, la France souffre de son centralisme désuet, qui peine à lutter dans un contexte où les flux, humains, commerciaux, idéologiques, transcendent les frontières, non pas parce que les États auraient organisé cette fuite en avant, mais parce qu’elle est une donnée historique, induite par la révolution des transports et des communications. Il n’y a pas eu complot pour détruire les États-Nations, c’est simplement la date de péremption d’un concept qui a seulement un peu plus de 200 ans.


c) Normaliser le FN

Défouloir, rurbanité, anti-mondialisme. Le FN bénéficie de la conjonction de ces 3 facteurs et de l’inadaptation de notre système politique français à y répondre. Il en bénéficie d’autant plus qu’il n’est pas un acteur normal du jeu politique français : si l’on excepte les dernières municipales, trop récentes, le FN n’est au pouvoir nulle part et sa représentativité au sein des institutions est nulle. Il est évident que le parti tire profit de cette situation privilégiée qui voit se discréditer à tour de rôle les deux grands partis de la Vème République que sont l’UMP et le PS.

La solution, proposée désormais par de nombreuses voix, passe par la mise en place d’une proportionnelle raisonnée lors des élections législatives et locales, qui viendra compléter les gains électoraux du FN lors des dernières municipales : l’électeur pourra alors juger le FN, non pas sur plan, mais sur les actes. Le FN doit se frotter à la réalité de la gestion administrative, aux contraintes financières, pour constater en fin de compte la difficulté de l’action publique à agir sur la réalité économique.

D’une certaine manière, il est heureux que de nombreux élus du FN partent au Parlement européen : ils constateront, tout au long de leur mandat, la technicité des sujets abordés, l’absolu manque de latitude normatif, le jeu des compromis. Il est peu douteux que s’ils se prennent au jeu, certains en reviendront changés, pour peu qu’ils aient pour l’action publique une vraie passion, ce qui implique qu’ils siègent, proposent, rendent compte. Faute de quoi, la France, tout au long de leur mandat, sera reléguée un peu plus à un rôle passif en matière d’élaboration des normes d’une grosse moitié du monde occidental.


d) Ailleurs en Europe

Le pays le plus similaire à la France est en fin de compte le Royaume-Uni, ou devrions-nous dire, l’Angleterre, tant le fossé avec l’Écosse se creuse : même nostalgie pour une grandeur passée évanouie, même appréhension à négocier les normes, même bipartisme verrouillé. Les conséquences sont somme toute similaires, quoique plus conformes à une vraie tradition britannique conservatrice : c’est Ukip qui l’emporte.

La France est donc l’équivalente du Royaume-Uni, à la marge de l’UE par son vote, juste quand l’ennemi héréditaire, et opposant premier au projet européen, fait son coming out avec le plus de clarté.

Ailleurs, la recomposition peut être étonnante : le bipartisme espagnol est en danger avec la première traduction politique des urnes du mouvement des Indignados, tandis que les centristes d’UPyD sont confortés. L’Italie, sous la houlette d’un premier ministre charismatique de gauche, passe l’épreuve. Et j’en passe : la NVA en Belgique qui siphonne le Vlaams Belang par exemple, dans le cadre des législatives du même jour.

En tout état de cause, comme une métaphore plaisante de ces élections, l’échec de la France à l’Eurovision augurait de ce qu’il est advenu : nous sommes un pays qui se croit à l’avant-garde de l’Histoire alors que nous en fréquentons les coulisses depuis de nombreuses années. Persuadés de notre propre génie et de notre intuition politique qui serait sans faille, nous avons perdu le contact avec le reste de nos partenaires qui peinent à nous comprendre. Nous sommes has-been. Cela a un charme, indéniablement, mais son effet sur la puissance économique est déjà plus douteux. Le romantisme n’excuse pas tout, certainement pas celui de se mettre hors-jeu délibérément.

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