dimanche 9 novembre 2014

La vitalité du gascon d'après l'ALG (Partie II)


La localisation des points de l'ALG, tome I, donne une indication quant à la vitalité du gascon dans les années 50 dans de nombreuses zones, telle que la perçut l’enquêteur sur place, on peut d’ailleurs regretter qu'il n'en soit pas dit plus.

J’ai déjà balayé les points girondins, s’agissant nettement de la zone la plus soumise à la francisation et donc pour lesquelles les notes sur la vitalité dialectale étaient les plus abondantes. Il semble également que les informations sont de Jacques Allières, qui enquêta sur place, ce qui explique leur qualité.

Je poursuis avec le reste de l’immensité gasconne, dispersée au sein de départements qui n’ont que 200 ans (64-65-40-47-31-09-82). Tous les points de l’ALG ne disposent pas d’informations sociolinguistiques, et elles souvent de moindre qualité que pour la Gironde, parfois d’ailleurs il s’agit seulement d’observations phonétiques, que je ne reproduis pas, sauf quand j’estime qu’elles disent quelque chose de la vitalité du gascon sur place.

Armagnac (32) :

Dému :
« Vitalité du dialecte faible, la population autochtone se raréfie. »

Jégun :
« Vitalité du dialecte faible, immigration nombreuse. »

Nogaro :
« Le bourg (centre commercial d’eaux de vie) n’est plus gasconisant que pour un quart. »

Astarac (32) :

Saint-Martin :
« Francisation de la commune très avancée. »

Esclassan :
« Village qui se dépeuple : au moins 25 maisons abandonnées, terres en friche ; les gens ont conscience de mal parler. »

Albret (47) :

Houeillès :
« Le quart du bourg et tous les ruraux parlent gascon. »

Espiens :
« Actuellement, il n’y a plus que 2 ou 3 personnes nées à Espiens qui parlent le dialecte vraiment autochtone, qui se modifie sous l’influence des immigrants venus de partout. »

Marsan-Gabardan (40) :

Lubbon :
« Les quatre générations interrogées simultanément offrent des divergences dont le sujets se rendaient compte : chacun respectait les variantes des autres, mais sans les employer. Petit village perdu dans les bois, entièrement gasconisant. »

Luxey :
« Vitalité très grande : tous les ruraux, même les enfants, ne parlent entre eux que gascon, et certains vieillards du bourg ignorent le français, en 1953. »

Villeneuve :
« Centre de commerce important, pas d’industrie ; bilinguisme à majorité gasconne ; campagne totalement gasconne. »

Moustey :
« Au bourg, 200 personnes bilingues. »

Born-Marensin (40) :

Parentis-en-Born :
« Dans la campagne, l’usage du français est exceptionnel, mais la situation est renversée dans le bourg (1/4 gasconisant), où 200 à 300 étrangers, travaillant aux usines, imposent le français. »

Mézos :
« Francisation moins avancée que dans le Nord du département ; à la campagne tout le monde parle gascon sauf les jeunes parents s’adressant à leurs enfants d’âge scolaire ; dans le bourg, nombreuses familles gasconisantes (français réservé pour certains clients ou administrés).

Castets :
« Une grande partie du bourg est francisée ; dans la campagne, tous parlent gascon, mais les jeunes ménages parlent français aux enfants. »

Chalosse-Tursan (40) :

Saint-Sever :
« Le gascon est remarquablement vivant dans la ville encore en 1953. »

Aire-sur-l’Adour :
« Ville 50% gasconisante, campagne presque totalement. »

Hagetmau :
« Agglomération bilingue, campagne bien gasconisante. »

Bas-Adour (40) :

Saint-Martin-de-Hinx :
« Vitalité du dialecte très forte. Village éloigné des villes et du chemin de fer, pas d’industrie. »

Tarnos :
« Malgré le voisinage immédiat de Bayonne, la francisation est très faible : « 3 » dénonce les francisations commises par ses parents. Mais le centre industriel du Boucau est presque entièrement perdu pour le gascon. »

Biarritz :
« Enquête laborieuse : il ne reste plus guère d’indigènes, encore moins de gasconisants. Gallicismes nombreux, que les témoins tenaient déjà de leurs parents. A Anglet, le gascon est mieux conservé, ainsi qu’à Bayonne. »

Labastide-Clairence :
« Territoire gascon avançant en coin dans le domaine basque : village charnégou « bâtard », les ¾ environ parlent gascon, ¼ basque, et le basque ne cesse de gagner du terrain. »

A propos des bascophones : « Sujets trilingues, parlent aussi bien le basque que le gascon ou le français, mais les Gascons de Labastide ne savent pas le basque. »

Béarn (64) :

Artix :
« En 1953, la vitalité du dialecte reste très grande : même les petits enfants savent parler gascon. Gros bourg sur grande ligne de chemin de fer et route nationale de trafic intense. Culture modernisée. »

Sauveterre-de-Béarn :
« Les anciens continuent d’employer le prétérit, mais les jeunes le comprennent sans l’employer. »

Salies-de-Béarn :
« Importante ville d’eaux, qui abandonne de plus en plus le dialecte : une consigne avait même été donnée autrefois par la municipalité qui craignait que l’usage habituel du patois n’éloignât les baigneurs. Mais la campagne est encore très gasconisante. Les jeunes atténuent ou suppriment le nasillement orthézien, senti comme ridicule. »

Agnos :
« A Oloron même, la vitalité du gascon est relativement assez grande. »

Arette :
« Grande vitalité : la plupart des petits enfants parlent gascon en 1953. »

Bigorre (65) :

Rabastens-de-Bigorre :
« Gallicismes nombreux, même chez les plus vieilles personnes. Village aisé, bourgeois ; région de blé, vigne, maïs ; on y considère « la montagne » avec un certain mépris. »

Marseillan :
« En 1953, presque entièrement gasconisant ; certains petits enfants parlent gascon. »

Lannemezan :
« Une énorme usine ; gascon en forte régression dans le bourg, malgré une certaine vitalité maintenue par un grand marché hebdomadaire. »

Arrens :
« A Arrens, la vitalité et la pureté de la langue gasconne sont remarquables. »

Lourdes :
« Malgré le cosmopolitisme de cette célèbre ville de pèlerinage, le gascon y est relativement vivace. »

Gavarnie :
« Village tirant la plupart de ses ressources du tourisme ; le gascon y est très vivace et permet au personnel hôtelier, aux guides et loueurs d’âne de converser entre eux sans être compris de leurs clients. »

Comminges-Barousse-Aure (31-65-Espagne) :

Ourde :
« Dépopulation grave. Entièrement gasconisant. »

Tramezaygues :
« En 1953, un certain nombre d’enfants parlent gascon. »

Bagnères-de-Luchon :
« Grande ville d’eaux ; dans l’agglomération, le nombre de gasconisants ne cesse de diminuer. »

Melles :
« Forte vitalité du dialecte, dont la connaissance est indispensable pour communiquer avec les Aranais limitrophes qui parlent gascon. »

Casau :
« Le Val d’Aran, géographiquement et linguistiquement gascon, appartient de très longue date à l’Espagne. Les indigènes parlent gascon, et beaucoup savent également l’espagnol, le français et le catalan. Population castillane et catalane de plus en plus nombreuse. Enquête faite en espagnol et dans des conditions pénibles. »

Bourg-d’Oueil :
« Sauf les petits enfants, tout le monde parle gascon. Immigrés espagnols relativement nombreux. »

Saint-Gaudens :
« Enquête malaisée : le gascon n’est presque plus parlé dans la ville, et il a fallu aller d’un témoin à l’autre pour remplir le questionnaire. Un grand marché hebdomadaire maintient cependant la connaissance du dialecte. »

Boussan :
« Forte vitalité du dialecte. »

Couserans (09) :

La Bastide-de-Sérou :
« Le parler local n’est pas senti par les sujets comme faisant transition entre le gascon de Saint-Girons et le languedocien de Foix, mais comme un patois autonome. »

Bethmale :
« Particularisme puissant ; vitalité du dialecte = 100%. »

Le Port :
« Endémisme dialectal remarquable. »

Aulus :
« Ville d’eaux, mais le village est gasconisant 100% : en 1953 les petits enfants ne parlent pas français, le garde-champêtre fait les annonces officielles en gascon. »

Gascogne toulousaine (31) :

Bragayrac :
« Peu de familles fixes. »

Léguevin :
« Les jeunes ne parlent que français. »

Frouzins :
« Les jeunes au-dessous de 20 ans ne parlent que français. »

Seilh :
« Les derniers traits gascons du dialecte, encore sensibles il y a 20 ans, sont en train de céder devant le languedocien de Toulouse. »

Rieumes :
« Dans le bourg, la vitalité du gascon y est assez faible. »

Languedoc limitrophe (31-09) :

Toulouse :
« En ville, l’occitan n’est plus parlé que par des phrases ou mots isolés (sauf chez quelques sujets d’origine rurale). »

Sainte-Foy-d’Aigrefeuille :
« Vitalité du dialecte solide. »

Auzat :
« Vitalité bien maintenue. »


Conclusions :
Ce qu’apportent ces données, qui ne sont évidemment plus valides, 60 ans sont passés depuis lors, c’est la preuve que la dégasconnisation est relativement précoce en de nombreux endroits, et que la Gironde n’a été en rien exceptionnelle.

Il est confirmé que dans les années 50, une large zone de la Gascogne centrale, pourtant aujourd’hui assimilée au cœur de ce pays, a perdu l’usage normal de sa langue. Armagnac, Astarac, Albret sont en voie d’acculturation intense, par l’industrie, la dépopulation ou plus précisément, la substitution de population.

Les enquêteurs, très prosaïquement, parlent de populations mobiles, de terres en friche, de maisons abandonnées. C’est le portrait de l’exode rural poussé au paroxysme, qui possède une spécificité en Gascogne centrale, c’est que la ruralité malthusianiste gasconne ne s’est jamais remise de la perte d’une classe d‘âge masculine en 14-18.

La Gascogne toulousaine, au plus près de Toulouse, possède les mêmes caractéristiques,
sauf qu’elles doivent y être plus anciennes encore, et qu’elles se cumulent à l’assaut simultané du français et du languedocien de Toulouse (qui néanmoins vit alors ses derniers feux).

Il semble que dans les années 50, ce même constat peut être fait dans le Nord des Landes, à tout le moins sur une bande côtière, le long de la N10. Les enquêteurs de l’ALG, peu suspects de militantisme, décrivent la situation telle qu’elle est : la conjonction de l’installation d’étrangers au pays via des industries qui ne sont pas endogènes et l’arrêt de la transmission du gascon par les jeunes couples présagent de la situation catastrophique que nous vivons aujourd’hui.

Néanmoins, le département des Landes n’est pas un tout : en Bas-Adour, la vitalité du gascon dans les années 50 semble réelle ainsi qu’en Chalosse. Le maintien des anciennes structures agricoles explique sans souci cette meilleure vitalité, là où la lande géographique a connu une profonde mutation économique à compter du XIXème siècle.

Les enquêteurs notent que dans le village bilingue de La Bastide-Clairence, c’est le basque qui gagne du terrain sur le gascon pourtant parlé par ¾ de la population du village. Le gascon dans le BAB est parallèlement moribond il y a 60 ans. Il suffira d’une génération pour qu’il soit oublié et que ce soit l’identification au fait basque qui l’emporte.

Le Béarn dans les années 50 semble relativement encore vivace dans sa culture autochtone. C’est le Béarn de la plaine d’avant la découverte du bassin gazier de Lacq. Le Béarn ne se remettra pas de cette industrialisation à marche forcée, et va très vite converger vers la situation décrite ci-avant, alors même que tout le prédisposait à rester un havre relatif de forte gasconnité.

Il en va de même de la Bigorre de la plaine et des coteaux. Le portrait qui est fait d’une ville comme Rabastens est terriblement éloigné de celui que la ville en question donne à voir aujourd’hui. L’agriculture intensive est passée par là.

Reste la montagne : partout, la pratique du gascon y est décrite comme vivace, du Barétous au Couserans. Seul bémol : les villes, soit nettement de montagne comme Bagnères-de-Luchon, soit de piémont comme Lannemezan ou Saint-Gaudens, qui ont quasi perdu l’usage normal de la langue, à tout le moins dans l’espace public et hors ce qui semble encore un phénomène important, les marchés hebdomadaires.

Pas de nouveautés donc, mais le constat que la situation était déjà désespérée il y a 60 ans même en des contrées que l’on croit à tort préservées, comme la Gascogne centrale ou la forêt landaise. A peine perçoit-on un décalage entre l’acculturation au plus proche de Bordeaux ou de Toulouse, et dans tous les cas, nous savons en 2014 que celle-ci a été largement rattrapée, y-compris au plus profond des vallées pyrénéennes.

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