jeudi 16 janvier 2014

D'une autre abstraction française : la fusion des régions

Fusionner les régions, c'est la nouvelle antienne, à droite comme à gauche. Pour faire des économies dans un premier temps, pour créer des monstres économiques dans un second temps, dans le contexte de l'Europe des régions. Une idée moderne ... des années 70.



La France est un pays dont la culture politique est empoisonnée par l'absence quasi-absolue de mise en perspective historique ou géographique. Nous sommes dirigés par des énarques englués dans l'abstraction égalitariste et statistique qui découvrent, une fois parachutés dans une circonscription après leur coming-out politique, l'importance des réalités locales, jusqu'à s'en faire les défenseurs caricaturaux, ainsi que le font souvent les nouveaux convertis.

A la vérité, il ne s'agit pas de contester que l'on puisse redécouper la carte administrative d'un pays. Aussi, les oppositions de principe sont idiotes, et révèlent des crispations politiciennes. Il n'en reste pas moins que c'est à la façon avec laquelle ce découpage est pensé que l'on se rend compte, avec bien du désespoir, que la pensée de la vénérable DATAR reste prédominante à Paris.

Des économies ? Lesquelles ? J'attends un rapport très précis sur cette question. Autant que je sache, les dépenses des régions sont en majorité des dépenses contraintes issues des transferts de l'État depuis 3 décennies, le reste étant constitué de quelques dépenses d'aménagement, essentiellement à visée économique. Augmenter la taille des régions ne fera pas diminuer le nombre de personnes qui sont bénéficiaires, directement ou indirectement, de la dépense publique. Un exemple : la construction des lycées est à la charge des régions, quelles économies d'échelle sont réalisées à ce que la gestion de la création puis de l'entretien d'un lycée soit confiée à tel ou tel pôle administratif ? Sur quels points précis fait-on des économies ? La qualité du béton ?

Le seul changement, c'est le nombre de fonctionnaires nécessaires dans chaque service pour gérer les postes de dépense. Le président Hollande entend-il alors casser la fonction publique territoriale dont il est indéniable qu'elle a pris de l'ampleur depuis les années 80 ? C'est un débat, parfaitement légitime, mais alors c'est celui-ci qu'il faut avoir, pas celui hypocrite et ridicule de la taille des régions.

En effet, le débat français est aujourd'hui complètement biaisé par notre culture politique hexagonale assez médiocre, qui en est restée au damier départemental de 1789. Il importe peu qu'il y ait des petites régions ou des grandes régions, leur budget est proportionnel à leur taille, conditionné par leurs besoins. Que se passe-t-il dans la tête de nos élites pour que cette asymétrie leur paraisse à ce point inefficiente ? Alors même que la région Alsace, en pointe du développement en matière de démocratie locale, fait la preuve qu'il ne s'agit pas d'une question de taille, mais bel et bien de réalités physiques et historiques, d'atouts, qu'on ne peut passer sous silence.

Un pays est constitué de bassins de vie. On ne décrète pas les atouts. Le développement économique de telle ville, de telle région n'est pas le fruit d'incantations ou d'une organisation administrative. Ce sont les hasards de l'Histoire, le génie d'une population donnée qui expliquent le succès et les déboires, qui sont à leur tour plus ou moins durables. Croire que le redécoupage artificiel de régions, que l'on veut plus grandes, plus homogènes, induira un rattrapage est une illusion technocratique naïve, tout autant qu'elle relève d'un idéal égalitariste inquiétant, qui ne laisserait pas les régions plus talentueuses la possibilité de s'exprimer.

La France est dans la négation constante de l'existence de bassins de vie qui ne seraient pas l'espace national. Ces bassins de vie existent pourtant, formés par des réalités géographiques, des fleuves, des montagnes, des vallées, des villes qui ont des millénaires de présence. Des bassins de vie qui impliquent aussi des cultures, des langues, certes moribondes, et surtout, une destinée politique. Comment peut-on espérer que les citoyens votent à des élections régionales si la région nouvellement constituée, chargée de gérer des dossiers aussi techniques que le développement économique ou le transport ferroviaire local, n'est pas en elle-même un cadre de vie homogène, une famille étendue, un espace politique ?

La France est un pays qui crève de son abstraction. Il est temps de solder ce qu'il y a de plus minable dans l'héritage révolutionnaire : le rejet des corps intermédiaires et de l'altérité française, l'euphémisation perpétuelle du débat par le discours égalitariste et surtout, la foi quelque peu naïve dans le fait que la manière dont s'organise l'État est le facteur principal de toute croissance économique.