lundi 26 mai 2014

Analyse des résultats des européennes dans les Pyrénées-Atlantiques et le Sud-Ouest

Le scrutin européen est l’un des plus intéressants, potentiellement, car à 1 tour et proportionnel, même si la forte abstention et le caractère de défouloir de l’élection truquent quelque peu la visibilité des résultats.

Il n’en reste pas moins que le département des Pyrénées-Atlantiques est atypique dans son vote et qu’il est possible de faire parler ce scrutin.


Bleu : UMP
Bleu clair : MoDem/UDI
Rose : PS
Bleu foncé : FN
Vert : EELV


a) Un département plutôt conforme à la tendance nationale

Atypique, mais tout de même conforme dans les grandes lignes à la tendance nationale : le FN est ainsi en Béarn le premier parti, même s’il convient d’expliquer les raisons ci-après. Conformément à la vague Bleue Marine française, les Pyrénées-Atlantiques placent régulièrement le FN à de très hauts scores, les listes de ce parti sont donc bien l’objet d’un message de la part de l’électorat.

Les foyers FN sont avant toute chose notables en Béarn, plus notamment dans l’arrondissement de Pau. Ils se concentrent autour de la plaine de Nay, de la route de Gan, d’Arthez et en Vic-Bilh.

Il est très malaisé, tant ces zones sont différentes, de trouver les raisons communes à ce vote, ce qui peut être dit néanmoins, c’est que l’électorat de ces villages est profondément imprégné par les thématiques nationales françaises, et qu’il vote désormais en conformité avec le reste de la France.

Le vote au Nord de Pau et autour d’Arthez, auquel il convient d’ajouter le foyer de Gan, s’explique, à mon sens, plus facilement par la civilisation pavillonnaire : les lieux sont depuis 20 ans le foyer d’un univers périurbain où se rassemblent les classes moyennes françaises qui ont fui les grandes métropoles. La débéarnisation y est à peu près totale, il ne reste rien de l’ancien monde paysan démocrate-chrétien, la « Bayrouie ».

Le cas du Vic-Bilh me semble plus distinct, même si le phénomène pavillonnaire y est puissant, du fait de la proximité de Pau, et que le renouvellement des populations s’y est également opéré. Reste que le Vic-Bilh est aussi un pays d’exploitations agricoles qui périclitent, pour lesquelles la PAC peut s’avérer aliénante. Le vote de contestation est sans conteste le FN, en l’absence de formation locale qui capterait ce mécontentement.

En Pays Basque, le FN perce notablement en Bas-Adour : c’est le même phénomène qu’en grande banlieue périurbaine paloise, sauf qu’ici c’est Bayonne. Le FN est très fort autour de Mouguerre et Urcuit, c’est là encore la banlieue résidentielle bayonnaise des gens qui ont fui les grandes villes françaises pour se barricader à la campagne, c’est le pays des trajets en bagnole quotidiens, des courses dans les malls commerciaux, le pays des haies et des lotissements, du « vivons cachés ». La sociologie politique introduite dans ces zones débasquisées est très étrangère à la tradition politique basque.

On pourrait affiner ces résultats : le FN fait de bons résultats en Basse-Soule au Nord de Mauléon, ainsi qu’en zone frontalière, à Hendaye ou Biriatou. Chaque fois, le signe d’une acculturation identitaire.

b) Un département de plus en plus bicéphale

Le fait le plus marquant est le décrochage des électorats basque et béarnais. Cela a toujours été le cas plus ou moins, le Béarn étant partagé entre la démocratie chrétienne et le socialisme, tandis que le Pays Basque, dans les grandes lignes, était conservateur, RPR de l’ancienne mode.

Le développement de foyers FN en Béarn est conforme à la tendance lourde de la contrée : celle d’une francisation des réflexes politiques, au sens où le Béarn, qui a longtemps possédé une sociologie politique propre, se cale de plus en plus sur les solutions nationales.

En Béarn, la démocratie chrétienne MoDem de la paysannerie traditionnelle survit dans les environs de Morlaàs, dans l’Entre-deux-Gaves, en Barétous. Le radicalisme socialisant, lui, reste fort dans les vallées, en Aspe et Ossau. C’est l’incarnation de microcosmes politiques qui n’ont pas été altérés par les modifications contemporaines et la « nationalisation » du corps électoral béarnais. Ce sont des zones qui, comme par hasard, pratiquent encore subrepticement le béarnais et ont conservé un fort sentiment d’appartenance locale, le FN étant alors dans ce cadre un parti foncièrement étranger.

Le constat est encore plus net chez les Basques : le vote « Vert » est important en Basse-Navarre et en Haute-Soule. Il est la traduction de l’importance de l’abertzalisme dans ces régions rurales, qui proposent un modèle alternatif de développement, face à la chambre de commerce de Pau, face à l’UE même, telle qu’elle se construit. Là où le paysan béarnais aliéné du Montanérès va voter FN, comme le reste des Français, l’agriculteur basque votera Bové, car il bénéficie depuis de longues années d’un mouvement ancré localement qui a opéré l’addition du sentiment basque et de la volonté des changements économiques et sociaux.

En somme, les résultats marquent le succès naissant de la stratégie basque depuis des décennies : parler d’économie, parler aux jeunes. C’est une vraie révolution locale qui voit les descendants des électeurs RPR passer à une alter-gauche européenne qui porte un projet local original. Et l’analyse des résultats commune par commune montre de notables percées autour de Saint-Palais, au royaume de Lur Berri. Le Labourd semble plus récalcitrant, encore que le Labourd intérieur place souvent Bové en 2ème ou 3ème place.

Le département des Pyrénées-Atlantiques est donc moribond : il ne se trouvera plus dans les années qui viennent une sociologie commune aux entités basque et béarnaise. Le Pays Basque français se plonge dans une expérience nouvelle, similaire à celle qu’a connue le Pays Basque espagnol, c’est un vrai laboratoire politique. Le Béarn, acculturé, achève sa mutation vers une francisation à peu près totale sur tous les plans, dont celui de la sociologie politique. Il n’est peut-être pas trop tard encore que j’en doute fortement.

c) Ailleurs dans le Sud-Ouest




La vallée de la Garonne, conformément à mon analyse de 2012, confirme largement son ancrage national et l’évaporation de toute sociologie politique locale. En Gironde, il faut s’enfoncer loin en Bazadais pour retrouver un vote de centre-gauche traditionnel.

Des villes moyennes en perte de vitesse montrent une vraie implantation du FN, souvent 2ème , voire 1er, devant la gauche : Tarbes, Lourdes, Saint-Gaudens, Pamiers, Carcassonne, Montauban, Agen, Albi, …

A rebours, les grandes villes poursuivent leur boboïsation : Bordeaux place l’UMP en tête, puis le PS et les Verts. Même tiercé à Toulouse. Il semble que Pau, malgré sa modestie démographique, est sur un même schéma avec le MoDem en tête.

On constate, tout comme au Pays Basque, dans des régions où la culture vernaculaire s’est mieux maintenue et où les structures économiques traditionnelles survivent, un vote classique UMP, avec des foyers verts naissants : Aveyron ou Cantal. Les Pyrénées-Orientales, elles, sont très divisées, entre une côte complètement FNisée et un intérieur où des foyers verts puissants émergent, qui marquent l’appartenance identitaire catalane.

Dans tous les cas, la clé d’interprétation que je propose, entre régions acculturées et régions à forte identité, me semble à chaque fois la bonne : là où l’identité locale a été éradiquée, le FN perce. Partout où le sentiment de la différence a pu subsister, une offre concurrente au FN engrange des points, souvent sur un modèle plus européen, qui somme toute est plus rationnel quand il s’agit d’obtenir des choses à Bruxelles.

L’impasse française du FN, car tel est mon avis, est avant tout le fruit de notre acculturation jacobine et de notre triste indifférenciation, de Dunkerque au Boulou.

Mon analyse politique des européennes, parce que ...

Les résultats sont tombés, et pour qui étudie la carte électorale et est au contact des gens de façon quotidienne, c’est tout sauf une surprise. La plupart des analyses faites désormais depuis une dizaine d’années se trouvent confirmées à chaque élection, à l’exception de la présidentielle de 2007 et du tour-de-force sarkozyste.


a) Une victoire écrasante, sociologiquement attendue

Le FN a remporté ces élections, pardon, ses élections. La victoire est écrasante, il est le premier parti de France, malgré l’abstention, qui d’une certaine manière, a laissé faire, passivement, tant les signaux étaient évidents depuis des semaines. La situation se dessinait depuis de longs mois, elle est amplifiée par le mode de scrutin à la proportionnelle et somme toute le caractère de défouloir de ces élections : contre Hollande, contre l’UMP de Copé.

D’un point de vue plus sociologique, les causes de ce vote FN sont multiples, j’ai eu l’occasion de les analyser lors des précédentes élections. Il semble néanmoins que le FN parvienne à aller franchement au-delà de son électorat traditionnel qui faisait l’étonnant grand-écart entre un vote tribunicien néo-communiste et étatiste dans les anciennes régions ouvrières et un vote plus classique de droite poujadiste et libérale dans le Sud-Est.

La France est désormais couverte de foyers FN, même si les résultats sont les plus éclatants là où le FN prolifère depuis de nombreuses années, à savoir dans les zones touchées par la mondialisation économique et celles où s’épanouit la civilisation rurbaine pavillonnaire de ceux qui ont quitté les métropoles.

( Mon analyse de 2012 : http://bearniaiseries.blogspot.fr/2012/04/analyse-rapide-des-resultats-du-1er.html )

Le discrédit de François Hollande n’est pas étranger à la situation. Assez clairement, l’ex-président du conseil général de Corrèze n’était pas armé pour diriger un pays comme la France, incapable d’enchanter la destinée d’un pays d’une part, étonnamment déficient sur l’analyse de nos institutions, en ce que le président Hollande n’a manifestement pas compris en 2012 qu’il ne disposait que de 5 ans pour exercer sa présidence et rentrer dans l’Histoire.

Le PS porte une large responsabilité dans son incapacité à proposer un personnel politique de qualité depuis quelques années, le parti est laminé depuis la chute du socialisme municipal il y a 2 mois. De nombreuses questions se posent pour l’avenir des partis en France : il faut questionner les liens de notre personnel politique avec l’énarchie et probablement réfléchir à des modalités aux fins d’interdire la professionnalisation à outrance du personnel politique. L’interdiction du cumul des mandats est un premier pas, il faut peut-être réfléchir à la question des parachutages politiques, à l’obligation d’avoir exercé une profession avant d‘avoir une charge politique, … Et pourquoi pas, envisager le retour d’un peu de charisme.


b) La psyché française et les foyers de résistance

En tout état de cause, il n’y a donc rien de très nouveau dans ce vote, tant les résultats étaient attendus. Le FN surfe sur un mal-être français, celui d’une Nation dont toute la psyché est celle de la nostalgie pour la grandeur évanouie et la Vème République de Papa. Dans pareil contexte, l’offre politique qui promet le retour à la Nation apaisée des années 50 a fatalement plus de succès que celle qui se propose d’accepter le monde tel qu’il est et de nouer les alliances nécessaires, alliances qui induisent fatalement des compromis, notamment sur les normes, qu’elles soient juridiques, politiques, sentimentales.

Il ne s’agit pas de nier les problèmes de la France contemporaine. Il ne s’agit certainement pas d’être angélique et de se refuser à constater les dégâts que cause la mondialisation dérégulée, y-compris sur le plan migratoire et identitaire. Ce sont des débats qui méritent d’être posés et auxquels il faut trouver des réponses. Réponses qui d’ailleurs existent déjà pour la plupart, sous la forme d’une législation européenne très complète (Dublin anyone ?).

Le mal-être identitaire est réel un peu partout, mais certains votes régionaux en France font la preuve que le vote FN, jacobin, républicaniste, nostalgique, n’est pas toujours la solution. On constate en effet clairement en des zones, certes marginales, de la carte française la mise en place de sociologies politiques concurrentes.

C’est le cas en Bretagne où le vote « bonnet rouge » forme une tache grise à cheval sur le Finistère, le Morbihan et les Côtes-d’Armor. Ce vote est clairement un rejet du PS en place, mais aussi de la manière avec laquelle la Bretagne s’est insérée dans la mondialisation. La Bretagne n’a pas porté une voix FN car elle bénéficie localement d’une solution alternative qui peut prendre en charge le mécontentement, ce qui pose la question du monolithisme des partis nationaux français, pas suffisamment distincts sur le plan local, trop inféodés à la hiérarchie parisienne, et qui donc subissent de plein fouet les tendances nationales.

De la même manière, on constate au Pays Basque français l’émergence d’un vote abertzale, via le vote Vert, vote absolument surprenant quand on connaît l’histoire politique conservatrice de la contrée, très RPR : là encore, l’existence d’un mouvement local a été apte à transformer la contestation contemporaine des normes mondiales en une solution politique fertile, qui saura nouer des alliances à Strasbourg, en vue d’obtenir des victoires sur des points précis.

D’une certaine manière, et la métaphore pourrait s’appliquer à l’économie, la France souffre de son centralisme désuet, qui peine à lutter dans un contexte où les flux, humains, commerciaux, idéologiques, transcendent les frontières, non pas parce que les États auraient organisé cette fuite en avant, mais parce qu’elle est une donnée historique, induite par la révolution des transports et des communications. Il n’y a pas eu complot pour détruire les États-Nations, c’est simplement la date de péremption d’un concept qui a seulement un peu plus de 200 ans.


c) Normaliser le FN

Défouloir, rurbanité, anti-mondialisme. Le FN bénéficie de la conjonction de ces 3 facteurs et de l’inadaptation de notre système politique français à y répondre. Il en bénéficie d’autant plus qu’il n’est pas un acteur normal du jeu politique français : si l’on excepte les dernières municipales, trop récentes, le FN n’est au pouvoir nulle part et sa représentativité au sein des institutions est nulle. Il est évident que le parti tire profit de cette situation privilégiée qui voit se discréditer à tour de rôle les deux grands partis de la Vème République que sont l’UMP et le PS.

La solution, proposée désormais par de nombreuses voix, passe par la mise en place d’une proportionnelle raisonnée lors des élections législatives et locales, qui viendra compléter les gains électoraux du FN lors des dernières municipales : l’électeur pourra alors juger le FN, non pas sur plan, mais sur les actes. Le FN doit se frotter à la réalité de la gestion administrative, aux contraintes financières, pour constater en fin de compte la difficulté de l’action publique à agir sur la réalité économique.

D’une certaine manière, il est heureux que de nombreux élus du FN partent au Parlement européen : ils constateront, tout au long de leur mandat, la technicité des sujets abordés, l’absolu manque de latitude normatif, le jeu des compromis. Il est peu douteux que s’ils se prennent au jeu, certains en reviendront changés, pour peu qu’ils aient pour l’action publique une vraie passion, ce qui implique qu’ils siègent, proposent, rendent compte. Faute de quoi, la France, tout au long de leur mandat, sera reléguée un peu plus à un rôle passif en matière d’élaboration des normes d’une grosse moitié du monde occidental.


d) Ailleurs en Europe

Le pays le plus similaire à la France est en fin de compte le Royaume-Uni, ou devrions-nous dire, l’Angleterre, tant le fossé avec l’Écosse se creuse : même nostalgie pour une grandeur passée évanouie, même appréhension à négocier les normes, même bipartisme verrouillé. Les conséquences sont somme toute similaires, quoique plus conformes à une vraie tradition britannique conservatrice : c’est Ukip qui l’emporte.

La France est donc l’équivalente du Royaume-Uni, à la marge de l’UE par son vote, juste quand l’ennemi héréditaire, et opposant premier au projet européen, fait son coming out avec le plus de clarté.

Ailleurs, la recomposition peut être étonnante : le bipartisme espagnol est en danger avec la première traduction politique des urnes du mouvement des Indignados, tandis que les centristes d’UPyD sont confortés. L’Italie, sous la houlette d’un premier ministre charismatique de gauche, passe l’épreuve. Et j’en passe : la NVA en Belgique qui siphonne le Vlaams Belang par exemple, dans le cadre des législatives du même jour.

En tout état de cause, comme une métaphore plaisante de ces élections, l’échec de la France à l’Eurovision augurait de ce qu’il est advenu : nous sommes un pays qui se croit à l’avant-garde de l’Histoire alors que nous en fréquentons les coulisses depuis de nombreuses années. Persuadés de notre propre génie et de notre intuition politique qui serait sans faille, nous avons perdu le contact avec le reste de nos partenaires qui peinent à nous comprendre. Nous sommes has-been. Cela a un charme, indéniablement, mais son effet sur la puissance économique est déjà plus douteux. Le romantisme n’excuse pas tout, certainement pas celui de se mettre hors-jeu délibérément.

lundi 12 mai 2014

La réforme territoriale : pour un véritable débat

J'ai toujours possédé un intérêt vif pour l'aménagement du territoire et, si je déplore les orientations prises pour l'instant par le débat public qui se résument à un jeu puéril de redécoupage de la carte de France, je ne peux que me féliciter néanmoins que cette thématique soit l'objet dudit débat public. De quelle manière cependant ...


- La méthode :

Je suis électeur de centre-gauche d'avant même que je puisse voter. Tradition familiale (4 générations), convictions politiques, libéralisme politique au sens classique du terme. Parce que j'ai voté Hollande, je peux dire aujourd'hui qu'il est discrédité pour exercer la fonction présidentielle : sur une question aussi prégnante que l'aménagement du territoire, qui réclame une vision de la France à long terme, des convictions profondes, une connaissance de ce pays, on ne peut pas en 2012 promettre le renforcement de l'échelon du département et réinstaurer la clause générale de compétence, pour 2 ans après proclamer la suppression des conseils généraux. Il ne s'agit pas de questions ponctuelles dictées par la conjoncture, auquel cas l'on peut admettre les rétropédalages (par exemple, la taxe à 75%), mais de questions de fond qui nous engagent sur plusieurs décennies puisque articulées à notre modèle de développement. Notre chef de l'État n'a pas d'idées précises en la matière, pas de convictions, c'est très inquiétant.

La posture de François Hollande me semble dictée foncièrement par qui il est, à savoir un pur produit de notre énarchie, qui n'a jamais vu dans la problématique de l'aménagement du territoire qu'une variable d'ajustement entre les dépenses publiques et la compétition électorale. Bref, l'organisation territoriale n'est pour le président qu'un vulgaire jeu de constitution de fiefs, que l'on réaménage au gré de la conjoncture économique, dans un mouvement de va-et-vient entre le pouvoir central et les entités décentralisées.

Pourtant, il n'en est rien : un territoire est toujours le produit d'une histoire et d'une géographie, il porte en lui des synergies entre des villes, des sites, des lieux, il est un tout cohérent fait de voies de communication naturelles qui ont entraîné des sympathies ethnoculturelles qui justifient une volonté de vivre ensemble, de monter des projets communs. Notre élite politique a à l'endroit de l'aménagement du territoire les mêmes réflexes que dans sa conception de l'économie, dans la négation des atouts naturels, de ce qui est, dans l'idée d'une omnipotence de ce qui est décrété, maquillée de keynésianisme mal compris. Bref, notre pays crève de son abstraction idéologique, l'héritage le plus déplorable de la Révolution française, à tout le moins dans sa phase de Terreur.

La méthode est donc nulle. La Suède s'est donnée 30 ans pour consolider sa réforme territoriale mais nous pensons qu'il s'agit de faire comme Napoléon III avec Paris. La méthode est donc nulle mais cela date : les différentes réformes de décentralisation ont été mises en œuvre sans cohérence, sans réflexion poussée sur le bon échelon pour la bonne compétence. Une fois de plus, l'idée a primé sur son application concrète. C'est la France, pays de la masturbation intellectuelle. Nous avons accepté le saupoudrage, la distribution des compétences, l'empilement des collectivités-doublons, ... Certes, le premier ministre fixe l'échéance de la réforme territoriale pour les années 2020, donnant l'impression qu'il faudra négocier dans les années qui viennent. Mais le président, parce qu'il doit montrer qu'il reste le patron, parce qu'il est piégé par la courte durée de son mandat et les impératifs de réélection, a accéléré l'idée de la suppression des conseils généraux.

Bien évidemment, il ne faut pas être dupe : la réforme sera longue, sauf à reprendre le projet Sarkozy dans les cartons (création des conseillers territoriaux), et de le voter en l'état. 2022 semble une échéance raisonnable. Le temps journalistique du scoop ne doit pas être celui d'une réforme conséquente, primordiale, dont il convient d'analyser le fond.


- La suppression des départements ?

Cela ne veut évidemment rien dire. Le département est l'assise de deux institutions. L'une est le préfet, organe déconcentré de l'État central, qui pour simplifier, a à sa charge l'application in concreto dans les limites du département de la politique dont la compétence ressort de l'État (politique migratoire, politique de la sécurité, ...). L'autre est le conseil général, une institution décentralisée dont l'exécutif est issu du vote des élections cantonales. Ses compétences sont en grande partie contraintes par les textes de loi, puisque l'État central a confié à cette collectivité de nombreuses dépenses obligatoires : aide sociale (RSA, ...), éducation (collèges), culture (archives départementales, ...).

Bref, supprimer les départements peut s'entendre différemment. Vous remarquerez que l'État central ne s'interroge jamais sur la nécessité de supprimer le préfet, dont certaines attributions pourraient être confiées au conseil général dans une phase de décentralisation plus poussée, ou à rebours, rapatriées vers les préfets de région (reconcentration). Puisque l'on parle d'économies, il y en a à faire là mais le lobby technocratique préfectoral est fort.

Parmi les compétences du préfet que l'on pourrait abandonner, il y a le contrôle juridique des actes des collectivités a posteriori (en effet, les tribunaux administratifs sont largement armés pour prendre à leur seule charge ce contrôle). Le maintien de l'ordre public pourrait tout à fait être confié à l'exécutif du conseil général via une police départementale, ou encore la gendarmerie. Bref, on peut être original, mais le préfet est un maillon du contrôle étatique en "province" et revenir sur cette institution serait une vraie coupure avec le modèle jacobin républicain.

Donc, on va supprimer les conseils généraux. Pour quelles économies ? C'est vraiment la question fondamentale. Supprimer les conseils généraux et les fonctionnaires qui vont avec, cela règle le problème du nombre de bénéficiaires du RSA ou de l'APA ? On ferme des collèges ? On arrête de payer les retraites des fonctionnaires territoriaux qu'on ne remplacera pas ?

La démagogie intervient alors : supprimer les CG, c'est moins d'élus grassement payés par nos impôts. Puis, dans 20 ans, on se plaindra que les centres de décision sont trop éloignés du citoyen. Bref, la suppression des conseils généraux, de prime abord, n'aura que peu d'influence sur les dépenses contraintes qu'ils prennent en charge (et pour lesquelles ils reçoivent des dotations de l'État et ne peuvent légalement voter un budget en déficit).

Restent les dépenses d'investissement des conseils généraux. Les trucs propres à eux. Le tourisme, la culture, l'aide aux assos, la voirie. C'est grandiose, hein ? Qu'on parle franchement : est-ce dans cela que l'on souhaite couper ? Que ce débat soit honnête et exposé sur la place publique. Que l'on assume alors l'arrêt d'initiatives culturelles départementales ou la fin de l'entretien, voire de l'expansion, du réseau routier ! Car c'est ça un conseil général. On peut redonner tout ça au préfet, pas de problème. On peut cesser ces dépenses, pas de problème. Mais que le problème soit intelligible : je ne suis pas opposé à une suppression des conseils généraux, j'entends seulement que l'on me dise ce qu'il adviendra de leurs compétences.


- Pour une profonde réforme territoriale

Le débat actuel à coup d'effets d'annonce (fusion des régions, suppression des conseils généraux, ...) n'est en fait pas très sérieux. Difficile de savoir ce qui relève de la stratégie politique, de l'annonce journalistique ou de la véritable volonté réformatrice. Quel modèle souhaitons-nous ?

Le projet que l'on voit se dessiner manque de cohérence. Cohérence au regard du début du quinquennat, mais je l'ai déjà dit, la personnalité du président est en cause. Mais avant tout, cohérence en soi pour tout dire. Il est parfaitement antinomique de constituer de grandes régions qui éloignent le centre de décision de l'électeur, tout en supprimant le conseil général, qui du fait de la fusion des régions, pourrait retrouver une vraie légitimité qu'il avait perdue avec la création des régions. A moins que ne soit substituée aux départements une nouvelle collectivité, instaurée sur un bassin de vie, dont la base pourrait être les intercommunalités actuelles.

La suppression du conseil général appellera fatalement la création d'un échelon intermédiaire qui devra compenser la perte de caractère local de la région et qui devra pallier aux insuffisances de la commune, le seul échelon que personne ne semble vouloir toucher alors qu'il est très certainement celui qui a le plus échoué, ne correspondant généralement en rien en une unité de vie cohérente.

J'ai eu l'occasion, par ailleurs, d'expliciter ce qui me semblerait une réforme territorial rationnelle, j'en répète les points principaux :

- Métropolisation des grandes villes françaises dans le cadre de collectivités sui generis détachées des anciens départements, dotées de la pleine capacité de lever l'impôt pour se financer.

- Suppression de l'échelon communal, substitution par de nouvelles communes sur les frontières cantonales. Compétences : urbanisme, voirie, école et collège.

- Suppression des départements, substitution par une nouvelle entité lâche qui rassemble les intercommunalités, si possible sur des frontières historiques représentant des bassins de vie. (Dans un cas qui me préoccupe, constitution d'une collectivité Béarn qui rassemblerait les cantons béarnais, devenues communes.) Il ne s'agirait pas d'une collectivité puissante mais plutôt d'une arène de discussions des cantons, qui élaboreraient des schémas de cohérence territoriale pour mettre en liaison leurs politiques.

- Je n'ai pas d'idée sur le sort de la région. Je suis ouvert au débat. Dans l'idéal, rassemblement des néo-départements sur des critères culturels et géographiques, mais quelles compétences, hors la culture et le tourisme ?

Pour le reste, de nombreuses compétences peuvent revenir à l'État, notamment tout ce qui est dépenses contraintes, dont l'aide sociale (RSA, ...). A contrario, l'État doit pleinement poursuivre sa décentralisation :

- Casser la fonction publique nationale : par exemple, dans l'éducation (jusqu'au lycée : les facs, elles, doivent être indépendantes et être insérées dans le tissu économique local, oui, c'est sale, discuter avec les entreprises), j'appelle pleinement de mes vœux l'instauration d'une véritable fonction publique territoriale avec ancrage territorial, concours territoriaux, voire même cursus éducatifs territoriaux, qui pourraient être définis par les néo-régions justement. De même la police, sur le modèle de ce qui se fait en Espagne avec les Mossos en Catalogne et l'Ertzainza au Pays Basque.

- Suppression des préfectures de département, présence d'un représentant de l'État sur de grandes régions dont le découpage sera à la discrétion de l'État. Il n'y a aucune raison que le découpage de l'État déconcentré et celui des collectivités locales dotées de la personnalité juridique collent.

Toutes ces questions méritent d'être débattues. Il manque bien évidemment à mon tableau la question du financement : les collectivités ainsi définies sont-elles viables ? L'impôt qu'elles récolteront suffira-t-il à les faire vivre ? Les métropoles devront-elles reverser sous forme de dotations des sommes, du fait qu'elles tirent profit de leur environnement naturel immédiat ? Ou inversement, sont-ce les zones non-métropolitaines qui devront financer les métropoles comme c'est le cas en Belgique avec Bruxelles qui est portée par les dotations flamande et wallonne ?

Dans tous les cas, je ne demande qu'à débattre. Je pose les termes d'une discussion que je crois plus intelligente que celle à laquelle nous avons droit. Et si ce débat n'est pas plus intelligent, je le crois au moins plus proche des vraies thématiques qui devraient nous agiter : la réforme territoriale n'est pas un jeu de redécoupage, c'est une vaste question qui implique de discuter de l'impôt, des finances publiques, de qui fait quoi, du rôle de l'élu, de l'organisation de l'État, et in fine, de qui nous sommes. Nous avons besoin de plus de 3 ans, n'en déplaise au président.