mardi 11 novembre 2014

Le vote aranais lors de la consulta du 9N

Peu importe ce que l’on pense de la légitimité du mouvement indépendantiste catalan, nous pouvons analyser les résultats.

Cela dit, je ne fais pas mystère de mon opinion. Pour ma part, je n’ai aucune sympathie pour le mouvement catalan tel qu’il se présente aujourd’hui, comme de manière plus générale, je n’ai pas de sympathie pour les mouvements nationaux d’inspiration "renanienne", voire jacobine, qui entendent construire une société civile sur des frontières artificielles, héritées d’aléas historiques et de couchailleries entre dynasties. La France républicanissime comme modèle.

Le patriotisme néo-féodal ne m’intéresse pas. Le fait catalan, à mon sens, c’est autre chose que les velléités d’indépendance d’un ancien comté plus ou moins ressuscité sur les frontières d’une division administrative au XIXème siècle, le fait catalan, au sens ethno-culturel, c’est un tiers de la péninsule ibérique, c’est une grande langue de culture sur la Méditerranée et les Pyrénées, qui va de Salses à Elche, c’est un reflet parcellaire de l’ancien royaume d’Aragon.

Peu importe, je ne suis personne pour dire aux Catalans comment ils devraient voir leur histoire. Tout s’est joué avant que je ne naisse ! : )

Analysons-donc le résultat aranais (la seule vallée non-catalanophone de Catalogne, car gasconne).

Avec la Ribagorza, le Val d’Aran est la région où l’on a le moins voté de Catalogne, avec à peu près 20% d’un électorat que l’on reconstruit (en effet, les plus de 16 ans pouvaient voter ainsi que les immigrés).

Voici les résultats, bruts :



Source : El Punt Avui

Rapporté à l’électorat total (donc également à ceux qui n’ont pas voté), et avec toute l’imprécision que comporte cette statistique (elle ne prend pas en compte la dynamique propre à un vote, notamment concernant le choix des indécis), cela place l’indépendantisme catalan à son minimum en Catalogne, aux alentours de 13%.



Source : El País

Il est loisible de penser, sans aucune preuve, que les pro-indépendance en Aran sont des Catalans installés dans la vallée (un millier de personnes).

On pourrait élaborer diverses analyses : que la vallée n’a pas répondu à la question qui l’intéressait, celle de l’indépendance de l’Occitanie (théorie loufoque des occitanistes), que la vallée est fortement castillanisée (théorie moins loufoque des catalanistes), ...

Mais à la vérité, le résultat similaire de la Ribagorza voisine, pleinement catalane de langue, quand Aran est gasconne, montre plus simplement qu’il s’agit là d’un vote montagnard de comarques frontalières, dont l’histoire ne peut se résumer au fait national catalan en gestation depuis le XIXème siècle, des comarques qui possèdent des liens intenses avec l’Aragon voisin, et dont le mode de vie transcende largement la question de la constitution d’un état catalan.

On retrouve en France pareil vote montagnard, rétif à tout projet national grandiloquent, ne montrant aucun intérêt pour toute tambouille administrative démesurée, c’est un vote modéré en somme. C’est là une tendance lourde.

Pour l’analyse du vote dans le reste de la Catalogne, sans surprise, se dessine une opposition entre des régions rurales ou de villes moyennes (autour de Gérone notamment) et la région de Barcelone, qui n’a pas daigné se déplacer et où se situe le plus gros réservoir de voix.

Ces résultats me laissent penser qu’en conditions véritables de référendum, avec un exécutif à Madrid plus malin et plus fin dans sa défense de l’appartenance à l’état espagnol de la Catalogne, un exécutif qui proposerait des solutions sur la table (le fédéralisme par exemple), la victoire du OUI à l’indépendance est loin d’être acquise.

Un scénario à la québecoise est très possible, avec Montréal qui a fait basculer par deux fois le référendum dans le camp du NON. S’ensuit alors une terrible gueule de bois pour les mouvements nationaux régionaux, qui payent un certain maximalisme rhétorique et institutionnel. Le PQ aujourd’hui ne s’est toujours pas remis pleinement de ses échecs.

dimanche 9 novembre 2014

La vitalité du gascon d'après l'ALG (Partie II)


La localisation des points de l'ALG, tome I, donne une indication quant à la vitalité du gascon dans les années 50 dans de nombreuses zones, telle que la perçut l’enquêteur sur place, on peut d’ailleurs regretter qu'il n'en soit pas dit plus.

J’ai déjà balayé les points girondins, s’agissant nettement de la zone la plus soumise à la francisation et donc pour lesquelles les notes sur la vitalité dialectale étaient les plus abondantes. Il semble également que les informations sont de Jacques Allières, qui enquêta sur place, ce qui explique leur qualité.

Je poursuis avec le reste de l’immensité gasconne, dispersée au sein de départements qui n’ont que 200 ans (64-65-40-47-31-09-82). Tous les points de l’ALG ne disposent pas d’informations sociolinguistiques, et elles souvent de moindre qualité que pour la Gironde, parfois d’ailleurs il s’agit seulement d’observations phonétiques, que je ne reproduis pas, sauf quand j’estime qu’elles disent quelque chose de la vitalité du gascon sur place.

Armagnac (32) :

Dému :
« Vitalité du dialecte faible, la population autochtone se raréfie. »

Jégun :
« Vitalité du dialecte faible, immigration nombreuse. »

Nogaro :
« Le bourg (centre commercial d’eaux de vie) n’est plus gasconisant que pour un quart. »

Astarac (32) :

Saint-Martin :
« Francisation de la commune très avancée. »

Esclassan :
« Village qui se dépeuple : au moins 25 maisons abandonnées, terres en friche ; les gens ont conscience de mal parler. »

Albret (47) :

Houeillès :
« Le quart du bourg et tous les ruraux parlent gascon. »

Espiens :
« Actuellement, il n’y a plus que 2 ou 3 personnes nées à Espiens qui parlent le dialecte vraiment autochtone, qui se modifie sous l’influence des immigrants venus de partout. »

Marsan-Gabardan (40) :

Lubbon :
« Les quatre générations interrogées simultanément offrent des divergences dont le sujets se rendaient compte : chacun respectait les variantes des autres, mais sans les employer. Petit village perdu dans les bois, entièrement gasconisant. »

Luxey :
« Vitalité très grande : tous les ruraux, même les enfants, ne parlent entre eux que gascon, et certains vieillards du bourg ignorent le français, en 1953. »

Villeneuve :
« Centre de commerce important, pas d’industrie ; bilinguisme à majorité gasconne ; campagne totalement gasconne. »

Moustey :
« Au bourg, 200 personnes bilingues. »

Born-Marensin (40) :

Parentis-en-Born :
« Dans la campagne, l’usage du français est exceptionnel, mais la situation est renversée dans le bourg (1/4 gasconisant), où 200 à 300 étrangers, travaillant aux usines, imposent le français. »

Mézos :
« Francisation moins avancée que dans le Nord du département ; à la campagne tout le monde parle gascon sauf les jeunes parents s’adressant à leurs enfants d’âge scolaire ; dans le bourg, nombreuses familles gasconisantes (français réservé pour certains clients ou administrés).

Castets :
« Une grande partie du bourg est francisée ; dans la campagne, tous parlent gascon, mais les jeunes ménages parlent français aux enfants. »

Chalosse-Tursan (40) :

Saint-Sever :
« Le gascon est remarquablement vivant dans la ville encore en 1953. »

Aire-sur-l’Adour :
« Ville 50% gasconisante, campagne presque totalement. »

Hagetmau :
« Agglomération bilingue, campagne bien gasconisante. »

Bas-Adour (40) :

Saint-Martin-de-Hinx :
« Vitalité du dialecte très forte. Village éloigné des villes et du chemin de fer, pas d’industrie. »

Tarnos :
« Malgré le voisinage immédiat de Bayonne, la francisation est très faible : « 3 » dénonce les francisations commises par ses parents. Mais le centre industriel du Boucau est presque entièrement perdu pour le gascon. »

Biarritz :
« Enquête laborieuse : il ne reste plus guère d’indigènes, encore moins de gasconisants. Gallicismes nombreux, que les témoins tenaient déjà de leurs parents. A Anglet, le gascon est mieux conservé, ainsi qu’à Bayonne. »

Labastide-Clairence :
« Territoire gascon avançant en coin dans le domaine basque : village charnégou « bâtard », les ¾ environ parlent gascon, ¼ basque, et le basque ne cesse de gagner du terrain. »

A propos des bascophones : « Sujets trilingues, parlent aussi bien le basque que le gascon ou le français, mais les Gascons de Labastide ne savent pas le basque. »

Béarn (64) :

Artix :
« En 1953, la vitalité du dialecte reste très grande : même les petits enfants savent parler gascon. Gros bourg sur grande ligne de chemin de fer et route nationale de trafic intense. Culture modernisée. »

Sauveterre-de-Béarn :
« Les anciens continuent d’employer le prétérit, mais les jeunes le comprennent sans l’employer. »

Salies-de-Béarn :
« Importante ville d’eaux, qui abandonne de plus en plus le dialecte : une consigne avait même été donnée autrefois par la municipalité qui craignait que l’usage habituel du patois n’éloignât les baigneurs. Mais la campagne est encore très gasconisante. Les jeunes atténuent ou suppriment le nasillement orthézien, senti comme ridicule. »

Agnos :
« A Oloron même, la vitalité du gascon est relativement assez grande. »

Arette :
« Grande vitalité : la plupart des petits enfants parlent gascon en 1953. »

Bigorre (65) :

Rabastens-de-Bigorre :
« Gallicismes nombreux, même chez les plus vieilles personnes. Village aisé, bourgeois ; région de blé, vigne, maïs ; on y considère « la montagne » avec un certain mépris. »

Marseillan :
« En 1953, presque entièrement gasconisant ; certains petits enfants parlent gascon. »

Lannemezan :
« Une énorme usine ; gascon en forte régression dans le bourg, malgré une certaine vitalité maintenue par un grand marché hebdomadaire. »

Arrens :
« A Arrens, la vitalité et la pureté de la langue gasconne sont remarquables. »

Lourdes :
« Malgré le cosmopolitisme de cette célèbre ville de pèlerinage, le gascon y est relativement vivace. »

Gavarnie :
« Village tirant la plupart de ses ressources du tourisme ; le gascon y est très vivace et permet au personnel hôtelier, aux guides et loueurs d’âne de converser entre eux sans être compris de leurs clients. »

Comminges-Barousse-Aure (31-65-Espagne) :

Ourde :
« Dépopulation grave. Entièrement gasconisant. »

Tramezaygues :
« En 1953, un certain nombre d’enfants parlent gascon. »

Bagnères-de-Luchon :
« Grande ville d’eaux ; dans l’agglomération, le nombre de gasconisants ne cesse de diminuer. »

Melles :
« Forte vitalité du dialecte, dont la connaissance est indispensable pour communiquer avec les Aranais limitrophes qui parlent gascon. »

Casau :
« Le Val d’Aran, géographiquement et linguistiquement gascon, appartient de très longue date à l’Espagne. Les indigènes parlent gascon, et beaucoup savent également l’espagnol, le français et le catalan. Population castillane et catalane de plus en plus nombreuse. Enquête faite en espagnol et dans des conditions pénibles. »

Bourg-d’Oueil :
« Sauf les petits enfants, tout le monde parle gascon. Immigrés espagnols relativement nombreux. »

Saint-Gaudens :
« Enquête malaisée : le gascon n’est presque plus parlé dans la ville, et il a fallu aller d’un témoin à l’autre pour remplir le questionnaire. Un grand marché hebdomadaire maintient cependant la connaissance du dialecte. »

Boussan :
« Forte vitalité du dialecte. »

Couserans (09) :

La Bastide-de-Sérou :
« Le parler local n’est pas senti par les sujets comme faisant transition entre le gascon de Saint-Girons et le languedocien de Foix, mais comme un patois autonome. »

Bethmale :
« Particularisme puissant ; vitalité du dialecte = 100%. »

Le Port :
« Endémisme dialectal remarquable. »

Aulus :
« Ville d’eaux, mais le village est gasconisant 100% : en 1953 les petits enfants ne parlent pas français, le garde-champêtre fait les annonces officielles en gascon. »

Gascogne toulousaine (31) :

Bragayrac :
« Peu de familles fixes. »

Léguevin :
« Les jeunes ne parlent que français. »

Frouzins :
« Les jeunes au-dessous de 20 ans ne parlent que français. »

Seilh :
« Les derniers traits gascons du dialecte, encore sensibles il y a 20 ans, sont en train de céder devant le languedocien de Toulouse. »

Rieumes :
« Dans le bourg, la vitalité du gascon y est assez faible. »

Languedoc limitrophe (31-09) :

Toulouse :
« En ville, l’occitan n’est plus parlé que par des phrases ou mots isolés (sauf chez quelques sujets d’origine rurale). »

Sainte-Foy-d’Aigrefeuille :
« Vitalité du dialecte solide. »

Auzat :
« Vitalité bien maintenue. »


Conclusions :
Ce qu’apportent ces données, qui ne sont évidemment plus valides, 60 ans sont passés depuis lors, c’est la preuve que la dégasconnisation est relativement précoce en de nombreux endroits, et que la Gironde n’a été en rien exceptionnelle.

Il est confirmé que dans les années 50, une large zone de la Gascogne centrale, pourtant aujourd’hui assimilée au cœur de ce pays, a perdu l’usage normal de sa langue. Armagnac, Astarac, Albret sont en voie d’acculturation intense, par l’industrie, la dépopulation ou plus précisément, la substitution de population.

Les enquêteurs, très prosaïquement, parlent de populations mobiles, de terres en friche, de maisons abandonnées. C’est le portrait de l’exode rural poussé au paroxysme, qui possède une spécificité en Gascogne centrale, c’est que la ruralité malthusianiste gasconne ne s’est jamais remise de la perte d’une classe d‘âge masculine en 14-18.

La Gascogne toulousaine, au plus près de Toulouse, possède les mêmes caractéristiques,
sauf qu’elles doivent y être plus anciennes encore, et qu’elles se cumulent à l’assaut simultané du français et du languedocien de Toulouse (qui néanmoins vit alors ses derniers feux).

Il semble que dans les années 50, ce même constat peut être fait dans le Nord des Landes, à tout le moins sur une bande côtière, le long de la N10. Les enquêteurs de l’ALG, peu suspects de militantisme, décrivent la situation telle qu’elle est : la conjonction de l’installation d’étrangers au pays via des industries qui ne sont pas endogènes et l’arrêt de la transmission du gascon par les jeunes couples présagent de la situation catastrophique que nous vivons aujourd’hui.

Néanmoins, le département des Landes n’est pas un tout : en Bas-Adour, la vitalité du gascon dans les années 50 semble réelle ainsi qu’en Chalosse. Le maintien des anciennes structures agricoles explique sans souci cette meilleure vitalité, là où la lande géographique a connu une profonde mutation économique à compter du XIXème siècle.

Les enquêteurs notent que dans le village bilingue de La Bastide-Clairence, c’est le basque qui gagne du terrain sur le gascon pourtant parlé par ¾ de la population du village. Le gascon dans le BAB est parallèlement moribond il y a 60 ans. Il suffira d’une génération pour qu’il soit oublié et que ce soit l’identification au fait basque qui l’emporte.

Le Béarn dans les années 50 semble relativement encore vivace dans sa culture autochtone. C’est le Béarn de la plaine d’avant la découverte du bassin gazier de Lacq. Le Béarn ne se remettra pas de cette industrialisation à marche forcée, et va très vite converger vers la situation décrite ci-avant, alors même que tout le prédisposait à rester un havre relatif de forte gasconnité.

Il en va de même de la Bigorre de la plaine et des coteaux. Le portrait qui est fait d’une ville comme Rabastens est terriblement éloigné de celui que la ville en question donne à voir aujourd’hui. L’agriculture intensive est passée par là.

Reste la montagne : partout, la pratique du gascon y est décrite comme vivace, du Barétous au Couserans. Seul bémol : les villes, soit nettement de montagne comme Bagnères-de-Luchon, soit de piémont comme Lannemezan ou Saint-Gaudens, qui ont quasi perdu l’usage normal de la langue, à tout le moins dans l’espace public et hors ce qui semble encore un phénomène important, les marchés hebdomadaires.

Pas de nouveautés donc, mais le constat que la situation était déjà désespérée il y a 60 ans même en des contrées que l’on croit à tort préservées, comme la Gascogne centrale ou la forêt landaise. A peine perçoit-on un décalage entre l’acculturation au plus proche de Bordeaux ou de Toulouse, et dans tous les cas, nous savons en 2014 que celle-ci a été largement rattrapée, y-compris au plus profond des vallées pyrénéennes.

samedi 1 novembre 2014

Le "barrage" de Sivens : quelques questions

Pas d’accent. C’est le constat qui est le mien depuis que je suis, via les médias, la question du barrage de Sivens. Barrage, au demeurant, est un bien grand mot pour ce qui n’est en fait qu’une retenue d’eau d’un kilomètre et demi sur le Tescou mais j’y reviendrai. Sur cette seule phrase, on va me dire que je dévoile déjà mon opinion sur le sujet, dès l’introduction alors que je ne vais avoir de cesse de me vouloir prétendument neutre : non, même pas, lisez donc.



I – Un constat

Pas d’accent. Ce n’est pas un défaut rédhibitoire, il y a des gens estimables sans accent du Sud-Ouest, c’est même pour certaines de mes amies un atout charme supplémentaire. Mais s’agissant d’un projet d’envergure à peine locale, dont on attendrait qu’il oppose des gens du cru, l’on pouvait espérer que l’accent tarnais, qui n’a pas tout à fait disparu, parvienne pour une fois à passer le crible des médias.

Les CRS sont évidemment des fonctionnaires, mobiles, et en tout état de cause, ils sont muets. Leur expression est, disons, plutôt physique … Du côté de la militance écologique, le phrasé rhétorique comme le goût vestimentaire s’inscrivent nettement dans la lignée d’une internationale écologique, la même qui a investi l’Ariège dans les années 70 ou ultérieurement la vallée d’Aspe.

Je n’ai, à titre personnel, de sympathie immédiate, ni pour les uns, ni pour les autres. D’un côté, j’ai en horreur la violence policière, bien que je concède qu’il s’agisse là d’une des prérogatives de l’État dans le maintien de l’ordre. De l’autre côté, je suis incapable de la moindre empathie à l’endroit des « néos » à la sociologie politique adolescente, quand bien même je partagerais leur souci de protection de la Nature.

Bref, dans l’affaire de Sivens, je cherche les locaux, les premiers concernés, les aborigènes. J’ai donc scruté la moindre apparition de l’accent. Aucune chance qu’il ne débarque dans la bouche du conseiller général du Tarn chargé du dossier, qui parle un français politique policé, aussi bien pour justifier le projet que pour le suspendre, ce en quelques jours. Mais au détour d’un reportage radio, j’ai enfin entendu des gens du « Tar » : il s’agissait de l’un des agriculteurs qui localement aurait bénéficié du projet de retenue d’eau.

Ma lecture par l’accent est évidemment parcellaire et biaisée mais elle a au moins le mérite de replacer intuitivement la question dans un contexte. Du coup, pour me faire une opinion éclairée sur le sujet, qui passe outre les clichés dont je n’ai pas la prétention de croire que je n’y serais pas soumis, j’attends des réponses précises à des questions que je ne vois jamais posées.

II – Des questions

 Mes questions sont les suivantes :

- Quelle est la structuration économique des exploitations agricoles bénéficiaires d’une retenue d’eau sur le Tescou ?

Je n’ai pas de données sur ce point. Mon intuition est que, conformément à ce qui se pratique dans le SO, il ne doit pas s’agir de grandes propriétés comme dans le Nord de la France. J’ai la sensation que les médias ne fouillent pas cette question par ignorance de la diversité agricole de la France.

Non pas d’ailleurs que cela changerait grand-chose à la légitimité du projet, sur laquelle je n’ai pas d’opinion, mais à tout le moins, cela permettrait d’échapper à des schèmes français tout « beaucerons » qui ne conçoivent les agriculteurs que comme d’importants céréaliers.

Au demeurant, je ne conteste pas les dérives locales céréalières. Elles sont réelles. Pas plus que je ne doute des collusions avec le monde politique, toujours très servile quand il s’agit d’aider les coopératives au rayonnement régional.

Reste que faire le procès de l’agriculture intensive par le bout de la chaîne, la construction d’une retenue d’eau, ne me semble pas très rationnel. Pour peu d’ailleurs que ladite agriculture soit véritablement intensive. Au demeurant, le maïs peut-il échapper à une relative intensivité de sa culture ? J’en doute.

- Pour quelle raison un projet somme toute banal, d’ampleur même modeste en comparaison d’autres réalisations, en tout état de cause foncièrement local, est-il devenu le point de ralliement de la militance écologique nationale ?

Je n’ai aucune donnée sur ce point non plus. Je suppute un travail de fond sur des années. J’ai vu chez moi la création du lac du Gabas, sur 213 ha, contre les maigres 42 ha projetés dans le Tarn pour le barrage de Sivens. Pourquoi le méga projet béarno-bigourdan est-il passé sans trop d’opposition quand le projet tarnais bloque ?

Il est probable qu’aux fins de mobiliser, la zone humide du Tescou ait eu plus d’importance que la vallée du Gabas qui serpentait dans un paysage de landes à touyas. Mais il est tout aussi probable que nous avons là l’action du hasard dans la cristallisation d’un conflit après Notre-Dame-des-Landes (qui n'a pas grand chose à voir).

En tout état de cause, on ne m’explique pas les raisons qui font que « Sivens » est devenu un emblème dans la mouvance écologiste.

-  C’est quoi une zone humide ?

On m’en parle depuis une semaine maintenant, mais c’est quoi ? C’est pas humide une retenue d’eau ?

Je dis ça en plaisantant, mais à moitié seulement. Car en fait, la nature est plus forte que nous, elle sait réutiliser nos créations. Une retenue d’eau, c’est par exemple une invitation pour les oiseaux à venir y nidifier.

Les documents techniques préexistant à la déclaration d’utilité publique traitent fatalement de cette question, sous la forme d’un bilan coût-avantage. Telle espèce va pâtir que l’on noie une partie de la vallée, telle autre au contraire va se réinstaller. La législation est aujourd'hui suffisamment contraignante.

-  Le tribunal administratif, anyone ?

Les recours ne sont certes pas suspensifs mais une collectivité ne s’engage pas à débuter les travaux si c’est attaqué en justice, du fait du risque de devoir tout remettre en état. Beaucoup d’actes peuvent s’attaquer devant le TA compétent, notamment la DUP. On en est où ? Ils ont attaqué ?

III – Mon avis
 
Bref, une fois de plus, je suis mal informé sur des points pourtant cruciaux du débat. Je ne parviens donc pas à me forger une opinion définitive même si sur certains points, j’ai des idées assez nettes :

-  Contrairement à ce que l’on entend, il n’y a pas eu faillite de la démocratie, puisque le projet a fait l’objet d’un débat politique au sein de la seule institution légitime pour voter le projet en question, le conseil général.

La démocratie locale est une réalité, et ce n’est pas parce que ce qui est voté déplait qu’il faut s’asseoir dessus, quand bien même ainsi qu’exposé précédemment, l’on peut dénoncer certaines collusions.

Il y a dans la mouvance écologiste un substrat internationaliste, jamais loin du jacobinisme français. Je crois en sus que ladite mouvance communique très mal en singeant ce qui s’est fait dans les décennies précédentes, jusque dans les oripeaux les plus ridicules (un nouveau Larzac …).

Je pense que sont beaucoup plus efficaces des mouvements qui naissent de la base, au sein même des agriculteurs, comme on le constate au Pays Basque français où l’opposition à la Chambre d’Agriculture de Pau attise les passions et renforce le mouvement abertzale. Cela exige un travail sur plusieurs décennies, avec des précurseurs notamment, qu’il convient d’identifier pour les soutenir.

On dira : oui, certes, mais l’agriculteur tarnais est aliéné, il ne sait plus où sont ses intérêts. Soit, mais ce n’est certainement pas en le frustrant dans ce qui est un projet dont la finalité est avant tout sa subsistance qu’il pourra le comprendre. Et si cela provenait de gens du cru, ayant dépassé la supposée aliénation qu’on leur diagnostique, le discours passerait éminemment mieux. Car la forme importe largement sur la bonne tenue du débat.

Au fond, on en revient à l’accent, qui est loin d’être anodin : la militance écologique a pris en otage un projet dans un esprit somme toute colonial, avec l’idée d’un ordre public écologique qui passerait outre la volonté locale, cette dernière étant illégitime à leurs yeux. Elle l’est d’ailleurs probablement, au regard de leurs critères, et ceci je le comprends tout à fait.

Reste qu’on ne fait de la politique par des coups d’éclat permanents, qu’elle est aussi affaire de débats d’idées, de tendances lourdes et qu’il est probablement contre-productif de s’aliéner les derniers agriculteurs alors même que par leurs difficultés quotidiennes, ils sont susceptibles sur le moyen terme, à cette génération ou la prochaine, de s’ouvrir à d’autres conceptions, ce qu’ils font déjà d’ailleurs.

-  Au-delà de tout ceci, je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé. C’est peut-être là le seul point sur lequel j’ai fermement une opinion : comment est-il possible que la mise en eau d’une petite partie de vallée non habitée dans le Tarn suscite à ce point l’indignation ?

Tous les ans, en France, des millions de m² sont bouffés par l’étalement urbain, l’extension infinie des zones commerciales, phénomène quasi unique en Europe à ce stade. C’est là un phénomène de bitumisation autrement plus grave que la création d’une retenue d’eau dans le Tarn pour irriguer le maïs, qu’il sera toujours possible de rendre à la nature dans 40 ou 50 ans.

Je ne vois pas de militants écologistes faire le siège des zones commerciales qui sortent de terre, des lotissements de maisons jaunes à désormais parfois plus de 50km du centre-ville d’une grande ville. Pire, je constate que certaines personnalités politiques pourtant étiquetées « Verts » inaugurent sans problème des zones commerciales inutiles en proche banlieue bordelaise. Taxe professionnelle …

Le mouvement écologiste, à tout le moins une partie de celui-ci, préfère des mouvements d’éclat au fait de préparer les esprits pour l’avenir. Il est toujours plus facile d’exploiter l’exaltation des jeunes de 20 ans …