mercredi 29 juillet 2015

La basquisation des toponymes de Bayonne

L’IGN, depuis quelques années, s’est engagé à éditer ses cartes en indiquant les noms en langue régionale des divers lieux-dits au Pays Basque ou en Roussillon.
Cela entraîne souvent une grande perte d’information car les toponymes, tels qu’ils avaient été transmis, possédaient une histoire et les formes romanisées en Pays Basque, souvent par l’entremise du gascon, étaient primordiales pour l’étude des toponymes vascons. Tant pis ...
On peut comprendre le souci légitime de voir transcrits sur les cartes les toponymes basques selon l’orthographe normalisée du basque. Mais la basquisation des toponymes de Bayonne n’est pas tolérable.
Les lieux-dits Biscardy et Recart de Bayonne, rive droite de l’Adour (donc dans l’ancienne commune landaise de Saint-Esprit !) sont transcrits tels quels depuis les premières cartes à notre disposition, et probablement depuis plus longtemps dans les textes anciens.

Il est clair que Biscardy comme Recart sont d’origine basques : ce sont bel et bien les formes romanisées de *Bizkardi ("lieu où abondent les croupes") et d’*Errekarte ("entre les ruisseaux"). Ces toponymes s’inscrivent dans une liste de toponymes basques romanisés assez denses en Gosse et Seignanx (le plus connu est Berrouague, sur les rives de l’étang d’Yrieux). Cela étant, ils peuvent très bien être tirés de patronymes basques, une étude au cas par cas est nécessaire.
Dans tous les cas, la langue de Bayonne, a fortiori celle de sa rive droite (il ne conviendrait pas de distinguer mais soit ...), est le gascon depuis que cette langue existe. Il n’y a aucune raison de rebasquiser des toponymes gascons, issus du basque.
D’ailleurs, on remarque que nos apprentis sorciers ont loupé Lahubiague, qui est aussi un toponyme basque gasconnisé, au Sud de Lachepaillet. Ils sont aussi passés à côté de toponymes gascons de la rive droite assez ambigus, qui pourraient être basques : Sarronguitte, Arcoundaou, Laduche.
De même, les toponymes basques du Boucau ont échappé à cette hyper-correction : Picquesarry (qui est un patronyme) et Lissonde.
Bref, Bizkardi et Errekarte sur les cartes de l’IGN sont une aberration. On ne peut pas m’accuser d’anti-basquisme primaire. Juste que cela n’a aucun sens historique.

lundi 23 mars 2015

Analyse des résultats du 1er tour des élections départementales

Le scrutin anciennement cantonal n'est que partiellement intéressant : l'abstention trop importante et l'absence d'enjeux politiques véritables conduisent à des résultats distordus, notamment dans le cas des élections de ce dimanche, qui ont vu renouveler l'intégralité des cantons, préalablement charcutés et ne correspondant plus à aucun bassin de vie pour la plupart d'entre eux. Il faut ajouter également que s'agissant d'un scrutin majoritaire à deux tours, tous les partis n'ont pas fait le choix de partir seuls, contrairement à un scrutin proportionnel à un tour.

Dans tous les cas, le tropisme national était trop important et il est difficile de tirer des conclusions définitives en termes de sociologie politique, encore que des tendances se dessinent. Il faut noter que les personnes qui ont pris leur dimanche aux fins de voter pour des élus dont on ne connait pas encore les compétences ont eu bien du courage. De l'absurdité d'une réforme territoriale improvisée et brutale ...


I - Un statu-quo national 


Il ne s'est rien passé dimanche dernier quant aux grandes tendances nationales. Les médias peuvent crier au loup mais à la vérité, la montée du FN est constatée à toutes les élections depuis plus d'une dizaine d'années, les analyses sur ladite montée sont désormais classiques et intériorisées par les partis politiques, par le FN lui-même qui a largement compris les ressorts de son succès.

Pour résumer, le FN fait le grand écart entre un électorat ouvrier au Nord et à l'Est anciennement communiste ou socialiste, sensible aux thématiques de protection sociale et d'État fort, et un électorat au Sud-Est à l'inverse plutôt méfiant à l'endroit de l'État, quelque peu néo-poujadiste et reaganien (défense du commerce, des professions libérales, rejet du fonctionnariat). Le liant entre ces deux tendances est assuré par la dénonciation des dangers venus de l'étranger, plus ou moins réels (Bruxelles et ses lois, la tension migratoire, ...) et un discours fantasmant une République des origines (le gaullo-communisme de 1944 de Philippot, l'école des hussards noirs). C'est sur ce dernier point que le FN version Marine se distingue désormais nettement du FN para-vichyste du père : le chevènementisme des années 90 comme vague annonciatrice.

Les profondes contradictions de ces deux tendances justifient fortement que le FN, à mon sens, partout où le désir à son endroit est fort, ait à gérer les collectivités qu'il emporte, sans qu'il lui soit fait obstruction, afin que les incohérences sur lesquelles il repose trouvent à se résoudre, faute de quoi ce parti, contrairement aux autres partis, bénéficiera longtemps d'une virginité incongrue, qui légitime l'abstraction de discours maximalistes, là où il ne devrait y avoir place que pour les résultats.

On peut lire certains éditorialistes affirmant que la France n'a jamais été aussi à droite. Je suis honnêtement très circonspect sur le caractère de "droite" du FN, sur la notion même de "droite". Selon moi, la dichotomie politique, née avec le référendum de 2005 sur la Constitution européenne, est plus entre un camp républicain, jacobin et tribunicien (qui comporte aussi bien la Droite Forte, le FN, le Front de Gauche) et un camp libéral, européen et gestionnaire. C'est la tendance lourde à l'échelle européenne, et ce sont les seuls contextes nationaux qui expliquent qu'en Espagne, c'est Podemos qui en profite plutôt que le FN (cf II).

Il est probable que le FN emportera de nombreux cantons la semaine prochaine. Il est tout aussi probable que les nouveaux élus auront à découvrir la réalité de la gestion politique d'une collectivité, faite de compromis et de carcans légaux. Nous ne pouvons qu'être curieux de savoir ce qu'est une politique labellisée FN en matière de gestion des routes départementales et d'octroi du RSA. Je ne vois, à titre personnel, aucune marge de manoeuvre pour ces nouveaux élus, ce qui ne pourra qu'induire, ou de la frustration, ou de l'absentéisme, ou une passion subite pour la chose publique. Donc dans le dernier cas, fatalement, de la modération.



II - La France pauvre et péri-urbaine

Il convient d'insister tout de même sur l'un des points cruciaux de la montée du FN, outre la crise et la crispation identitaire républicaine, essentiellement induite par la spécificité française.

D'élections en élections, les mêmes constats : notre mode de développement géographique, hérité de la DATAR et de 2 siècles de centralisme, explique grandement la montée du FN. La France est un pays coupé en deux, non pas entre une France d'en bas et une France d'en haut, raffarinade datée des années 2000, mais entre une France des métropoles et une France péri-urbaine.

La gauche maintient ses positions dans les centre-villes, à l'étiage près induit par le contexte national : ce faisant, la thèse de Terranova se trouve confirmée, à savoir que le PS, à tout le moins, est le parti des populations "bobos" des villes (vote sociétal) et celui des banlieues quadrillées par le réseau associatif (quand lesdites banlieues votent néanmoins : c'est là que l'abstention est la plus importante).

Nouveauté cependant : tous les progrès réalisés depuis une vingtaine d'années dans l'Ouest s'effondrent. Il conviendra de voir dans les années qui viennent si ce n'est que conjoncturel mais il est possible de penser que le PS sociétal des premières années du mandat de François Hollande a braqué un électorat qui conservait un fort substrat catholique, et qui est, dès lors, revenu au bercail UMP-UDI.

Pour le reste, de toute évidence, la France qui vote FN est plus que jamais la conjonction de l'ancienne France de la Révolution industrielle qui s'est effondrée dans les années 80 et de la France en déshérence du réseau des villes moyennes, déconnectées de la culture mondialisée des métropoles. La réforme territoriale envisagée des grandes régions, qui poursuit sur le tout-métropole, ne fera qu'accentuer la situation en orientant encore démesurément les flux vers les métropoles, qui absorbent la jeunesse dynamique de zones déshéritées qui ne vivent alors plus que d'assistanat ou d'emplois aidés et/ou para-publics.

Dans cette optique, le département, après les communes, est une échelle de pouvoir intéressante pour le FN qui pourra jouer de son rôle de bouclier face aux régions, en tant qu'opposant aux intérêts des grandes villes, de l'élite. C'est un cadeau béni en quelque sorte qui est fait à ce parti, qui peut devenir le distributeur des aides sociales, le garant de la proximité jacobine départementale, là où notre pays aurait besoin, plutôt que d'accompagner la pauvreté, d'un renouveau local, d'initiatives, de responsabilisation, ce qui nécessite une refonte à peu près totale de notre organisation territoriale (et économique, et fiscale), mais vraisemblablement pas dans le sens arrêté par notre technostructure qui manque d'originalité, figée dans les années 70.



III - L'évolution dans le Sud-Ouest de la France

Le Sud-Ouest est souvent très intéressant d'un point de vue électoral, plus que le reste de la France, au paysage calqué sur le national. Dans le Sud-Ouest, d'anciennes tendances politiques très IVème République subsistent, il s'agit aussi bien du PRG que du Modem. Parallèlement, de nouveaux mouvements émergent. De manière générale, la gauche résiste mieux : la Révolution industrielle ne fut ici que marginale.


- Gironde :

Rien de bien nouveau en Gironde. La Gironde rurale, au Sud, reste fidèle au vote de gauche, notamment en Bazadais. L'adversaire du PS y est toujours la droite classique, le FN étant haut mais toujours en 3ème position, sauf dans les Graves désormais : c'est l'effet pavillonnaire induit par la métropole bordelaise.

Il en va très autrement dans deux zones bien précises. Dans la pointe du Médoc, le vote FN s'affirme. Une ville comme Lesparre est absolument sinistrée, c'est une zone pauvre qui vit pour une grande partie d'aides sociales, une zone largement acculturée également, dont le seul vecteur d'identification est la pratique de la chasse.

Des constatations similaires peuvent être faites pour l'autre foyer FN en Nord-Gironde, auquel il faut ajouter également le phénomène d'étalement urbain très conséquent qui accentue le phénomène.

A rebours de tout ceci, le vote bordelais laisse apparaître un duel classique entre le PS et l'UMP, plutôt à l'avantage de l'UMP pour des raisons conjoncturelles, tout autant que de juppéisme, à l'approche des présidentielles.

- Lot-et-Garonne :

Le FN poursuit son implantation autour de Villeneuve-sur-Lot ainsi qu'autour d'Agen : il est souvent en 1ère ou 2ème place. La rive gauche de la Garonne reste plus imperméable, mais le FN fait des scores hauts en 3ème position.

Le substrat de cette zone du SO est particulièrement favorable au développement du monde FN : paupérisation, absorption par les flux métropolitains concurrents bordelais et toulousain, agriculture chancelante, flux migratoires relativement importants depuis 30 ans, expérience post-industrielle (tabacs à Tonneins, métallurgie à Fumel, ...), étalement urbain et effet autoroute, ...

- Pyrénées-Orientales :

Dichotomie à peu près totale entre une côte FN, dans la continuité du vote du pourtour méditerranéen (vote pied-noir, vote héliotropique), et l'intérieur des terres avec des oppositions classiques UMP-PS, avec des scores non-négligeables de petits partis comme les Verts ou le PCF qui mettent en exergue la possibilité d'un discours alternatif, potentiellement par le mouvement catalan.

- Charentes et Poitou :

Les résultats des deux départements charentais, et plus au loin de Poitou-Charentes dans son ensemble, sont intéressants : très nettement, la culture politique de cette contrée est, et a toujours été, distincte du "vrai" Sud-Ouest autour du bassin de la Garonne anciennement radical-socialiste. C'est un pays de l'Ouest rural, plus conservateur.

Les deux départements charentais, notamment la Charente-Maritime, ainsi que la partie proprement saintongeaise de Charente (la Charente limousine étant plus à gauche), sont ancrés dans un vote conservateur classique, avec le FN qui est souvent 2ème des résultats.

Les Deux-Sèvres sont dans une opposition gauche-droite classique sans foyers FN : il est assez illustratif de ces départements où le FN est encore faible, car les causes socio-économiques mises en évidence ci-avant ne frappent pas encore. Il en va de même en Limousin de la Corrèze où le FN est très bas, sans doute à long terme. Idem en Aveyron.

Dans tous les cas, tout ceci est intéressant pour ce que sera la future grande région de Bordeaux (construction aberrante) : il n'est pas acquis qu'elle reste à gauche, surtout dans un contexte national défavorable pour le PS.

- Haute-Garonne et Ariège :


Le PS se maintient bien mais il faut constater l'émergence qui se confirme de foyers FN, autour de la vallée de l'Ariège, jusqu'à Saverdun, autrement dit dans une zone pavillonnaire où font souche des personnes qui quittent la métropole.

Il en va de même à Muret, la ville-symbole de l'étalement urbain en banlieue toulousaine. En banlieue pavillonnaire Nord, le FN est également haut, devant la droite de gouvernement.

- Pyrénées-Atlantiques :

Probablement le laboratoire le plus intéressant et le plus enthousiasmant depuis longtemps.

Malgré le découpage cantonal aberrant au Pays Basque (la palme revenant au canton dit "La Montagne Basque" qui va des Aldudes à la Soule), le nationalisme basque abertzale est à un haut niveau dans le Pays Basque intérieur, souvent à 20% des voix, parfois plus comme dans le canton Nive-Adour. Cela fait quelques élections qu'il est loisible de constater ces progrès du nationalisme basque, parce qu'ancré dans la réalité quotidienne, tout en articulant un discours identitaire porteur, notamment via la revendication d'une collectivité autonome. Il est l'antidote au vote FN.

Parallèlement, il faut constater que le FN peut être relativement haut comme toujours dans le canton de Nive-Adour où il se place en 2ème position, derrière le nationalisme basque abertzale. Sur la côte, à Saint-Jean-de-Luz, la gauche a disparu au seul bénéfice des nationalistes basques.

Quant au Béarn, le FN y est bas, le découpage des cantons, là encore bizarroïde, interdisant en l'état une analyse précise. Le Modem obtient de bons résultats, même quand il n'est pas pleinement allié au premier tour avec l'UMP comme dans le canton de Morlaàs.


Conclusion

Bien que limité, aussi bien dans ses modalités que ses aboutissements pratiques, un scrutin tel que les élections départementales permet l'émergence de nouveaux mouvements et la consolidation des tendances lourdes des dernières années, telle la montée du FN.

Endiguer le FN, à tout le moins le contrer, passera ainsi par une volonté ferme de réforme de notre organisation étatique, sur bien des points, car le FN n'est jamais que le républicanisme français exacerbé par les temps de crise : étatisme, abstraction, logorrhée.

Ainsi que le prouvent les nationalistes basques localement, un discours qui sait articuler une préoccupation d'ordre identitaire à des thématiques institutionnelles peut séduire. La nationalisation à l'extrême de tous les scrutins est l'un des vices de la société française, qui n'est plus capable de choisir ses représentants, et donc in fine la politique menée, à raison des compétences attribuées. Notre vie politique n'est rythmée que par le ramdam des présidentielles.

A cet égard, le flou quant aux compétences institutionnelles des départements de demain est une faute du Gouvernement, outre un découpage cantonal déjà bien piteux. Manifestement, ce n'est pas de cette génération politique qu'il faut attendre les changements, qui devront commencer au sein des partis eux-mêmes : la fin du cumul des mandats et une déconcentration interne aux partis pourraient permettre l'émergence de jeunes figures politiques locales, débarrassées des vieilles lunes de la IIIème République et du gaullo-communisme des Trente Glorieuses.

jeudi 8 janvier 2015

Charlie-Hebdo et moi

Toute la matinée d’hier, dès les premières dépêches annonçant une fusillade, j’ai jeté un œil inquiet sur le fil d’actu. Cela peut paraître foncièrement malvenu et hors de propos, mais la vérité était celle-ci me concernant : pourvu que Cabu n’en soit pas. Pas Cabu.

J’ai lu Charlie Hebdo. Un vrai lecteur assidu. A partir du lycée, peut-être un peu avant. Je suis en tout cas passé directement de Dorothée Magazine et Pif Gadget à Charlie Hebdo. Il était pour moi le complément trash du Canard Enchaîné, l’institution hebdomadaire que je lisais chez mon grand-père maternel, depuis au moins l’âge de 10 ans. Le fil rouge : Cabu.

C’est que j’ai grandi au milieu des BDs de mon père : les dessins de Charlie Hebdo étaient la continuation naturelle de mon environnement familial, la bande dessinée et la politique. Parce que fils d’un enfant des heureuses années 60, de Pilote. Et parce que fils d’un instit.

Exilé à Bordeaux à Sciences-Po, je conservais mes habitudes, je prenais chaque semaine au Leclerc de Pessac avec le Canard et Paris Match un exemplaire de Charlie Hebdo. Le plus doué, c’était Bernar. Je ne sais plus trop quand j’ai cessé cependant. 2007-2008 probablement, en tout cas, quand j’ai su définitivement où me situer. Non, je ne suis pas libertaire.

Je n’ai donc plus acheté que le Canard. Et Paris Match évidemment, il me faut m’informer sur les Grimaldi. Via le Canard, je bénéficiais néanmoins toujours du trait de Cabu. Quel génie. Moins pour son nouveau beauf d’ailleurs, parfois brouillon, que pour le croquis féroce de la vie politique. La précision géniale pour capter un visage, et notamment les femmes. Il était le meilleur.

Le Cabu du Canard, factuel et précis, m’épargnait ce pour quoi j’avais quitté Charlie : une mièvrerie désespérante. Car derrière la forme trash et la provocation, le sexe et le gore, je ne voyais plus dans l’hebdo de Val puis de Charb que les vieilles lunes des décennies passées, le combat adolescent d’une génération qui n’était pas la mienne, la recherche d’un esprit républicain fantasmé et pur.

Des soixante-huitards attardés pour faire court. Que l'on m'excuse la terminologie, mais l'auraient-ils eux-mêmes reniée ? Le Grand Duduche ! Oui, ils étaient des types brillants et attachants mais ils ne comprenaient pas que le monde changeait. Ils étaient des individualités fines et drôles mais dont les schèmes d’interprétation étaient restés figés dans les idéaux de jeunesse. Le keynésianisme providentiel de Bernard Maris, le jacobinisme évangélisateur de Philippe Val, la générosité anti-con de François Cavanna. Tout cela était beau mais ne me disait rien de mon siècle à moi.

L’égalité, valeur suprême, tous à la même enseigne, Pierre Bourdieu pour les nuls, le bien et le mal, les saints modernes contre les pourris, le fric qui corrompt. Grow up. C’est ce que je me disais en pensant à Charlie quand je lisais chaque semaine le Canard, sérieux et respectable.

L’égalité, c’est aussi en son nom que Charlie a commencé à la fin des années 2000 à brocarder – enfin – tout le spectre des extrémismes, jusque-là réduit assez injustement aux seuls cathos un peu latinisants de quelques paroisses. Mais là encore, moins la religion, seules ses manifestations marginales et violentes étaient brocardées. La pureté originelle des hommes de foi face à ceux qui la dévoient.

J’ai donc regardé pendant des années avec un relatif mépris les unes de Charlie dans les kiosques, à côté de mon Canard. Tiens, encore un dessin de Charb qui dit que Mahomet ne serait pas content de voir ce qu’on dit en son nom. Il n’a pas omis de mentionner que Benoît XVI est un connard. Soit, clap clap, c’est bien, tu auras une bonne note au bac en éducation civique.

Pour le reste, je n’en sais rien, je n’ouvre plus Charlie. A l’intérieur, je suppose que Bernard Maris doit toujours expliquer qu’il suffit de distribuer de l’argent aux consommateurs pour faire repartir la machine et Patrick Pelloux de décrire dans sa colonne qu’on manque de fric dans les services d’urgence. Où est la pétition que je la signe ? Je connais par cœur, j'ai lu tout ça pendant des années. Il n’y a plus Siné en revanche, ça je le sais.

Un relatif mépris de ma part donc, mais de la candeur aussi. Après tout, nous sommes tous marqués par les idéaux de notre jeunesse. Et ma génération en a manqué, quand elle n’a pas essayé de singer celle qui l’a précédée. Ils bouffent toujours du curé, de toute obédience, ils croient encore en la République virginale de Desmoulins. Si je leur donne tort, je les sais nécessaires. 

Ce sont donc bien des hommes candides qui ont été assassinés par d’autres qui ne l’étaient pas. Les années 2010, soucieuses, idéologisées, interconnectées ont enterré les années 60, insouciantes, idéalistes, déconnectées. La quête du Paradis contre les paradis artificiels. La kalach des résistants à l’oppression, celle des guerrilas dans la jungle d'Amérique du Sud, a changé de camp. Et Cabu, l’adolescent éternel, celui qui m’a fait découvrir Trenet et aimer Paris, est mort. Je ne suis pas Charlie mais je suis triste.